[interview] Benjamin Combes : "Tout ne se joue pas dans l’enceinte de l’entreprise"

[interview] Benjamin Combes : "Tout ne se joue pas dans l’enceinte de l’entreprise"

20.03.2019

HSE

Les Ateliers durables rassemblent en un collectif des intervenants sur les enjeux de bien-être au travail et de développement durable, affichant un accompagnement des entreprises en QVT et RSE. Son fondateur, qui n'ignore pas les critiques de social ou green washing, défend une approche complémentaire aux principes de prévention des risques professionnels. Une position délicate, dans un secteur à l'offre pléthorique et hétérogène, pour une qualité souvent contestable du point de vue de la santé au travail.

Fin janvier, les Ateliers durables, un "collectif d’intervenants spécialisés dans les champs de la santé, du bien-être au travail et du développement durable en entreprise" organisaient une matinée de "slow dating" à Paris. L'idée ? Un speed dating davantage à la cool, lors duquel, par des sessions de 12 minutes ponctuées non d'un coup de sifflet mais d'un gong tibétain, les responsables RH, HSE, QVT, DD (et j'en passe) des entreprises pouvaient rencontrer ostéopathe, spécialiste de la respiration, psychologue proposant d'apprendre à "utiliser ses forces pour s'épanouir au travail", experte des huiles essentielles ou encore de santé environnementale pour apprendre à opter pour le vinaigre blanc au lieu de l'eau de Javel. D'agréables effluves de bonheur au travail flottaient.

Vous voyez, c'est ce moment précis où les warnings se mettent à clignoter dans la tête du préventeur attaché aux questions de santé et sécurité au travail ou du connaisseur de l'impact environnemental des entreprises.

Pourtant, force est de constater que les entreprises présentes – qui cherchaient pour beaucoup des intervenants pour une journée de la qualité de vie au travail ou des ateliers pratiques à proposer plus régulièrement à leurs collaborateurs – ne semblaient en rien être là pour s'acheter une bonne conscience sociale ou écologique.

Quant aux intervenants, force est aussi de relever que la plupart de ceux avec qui nous avons eu le temps d'échanger semblaient capables d'apporter un plus dans l'entreprise.

Benjamin Combes a fondé les Ateliers durables il y a 6 ans. Initialement formé en école de commerce, il s'est ensuite rapidement orienté vers la RSE. Avec les Ateliers durables, il défend une vision globale de la promotion de la santé.

 

Vous avez fondé les Ateliers durables, que vous présentez comme "un collectif d'experts spécialisés en formation QVT, conseils et animations sur le bien-être au travail et le développement durable en entreprise". Cela couvre un champ particulièrement vaste. Quelle est votre activité, concrètement ?

Benjamin Combes : Oui, je reconnais que ça fait beaucoup. On cherche à faire le lien entre des sujets souvent traités de manière séparée dans l’entreprise : la santé au travail, les compétences professionnelles, et les enjeux de RSE. Pour cela, on s’appuie sur des intervenants issus de différentes disciplines : nutritionnistes, ostéopathes, psychologues du travail évidemment, mais aussi des coachs et des intervenants issus de l’associatif ou du monde de l’écologie.

À l’occasion d’une journée prévention santé, d’une semaine de la qualité de vie au travail ou d’une journée environnement, on propose aux entreprises un programme sur mesure avec des ateliers en petits groupes, des animations ou des visites conseil sur les postes de travail.

Notre action ne s’arrête pas là, mais c’est souvent comme cela qu’on apprend à connaître l’entreprise et les gens qui la composent.

Comment votre action se poursuit-elle ?

Benjamin Combes : Nous  proposons des formations plus longues et des parcours sur plusieurs semaines, pour entrer en profondeur dans les sujets. Nous étudions également comment associer à la démarche le management, par des ateliers spécifiques, ou des groupes de co-développement.  

Comment définissez-vous, dans votre approche quotidienne, la notion de qualité de vie au travail ?

Benjamin Combes : J’ai été assez influencé par l’approche de promotion de la santé qu’on retrouve dans la Charte d’Ottawa. 1986, ça date un peu, mais je trouve les termes encore justes. Chacun doit pouvoir identifier et réaliser ses ambitions, satisfaire ses besoins, évoluer avec son milieu ou s’y adapter. Ça demande donc d’abord d’apprendre à connaître les besoins des personnes, de se mettre à leur niveau, puis de les aider à développer leurs ressources personnelles et collectives. Une chose simple, comme apprendre à respirer, s'avère tellement utile pour la santé et dans plein de situations professionnelles, et c'est pourtant si peu connu et pratiqué.

Dans le travail, cela se traduit par des enjeux spécifiques : comment outiller les gens pour qu'ils communiquent mieux entre eux ? comment gérer les différences de statut entre salariés, souvent à l’origine d’un sentiment d’injustice et de mal-être ?

Vous intervenez sur deux domaines qui, pour les entreprises, font l'objet d'une réglementation. C'est particulièrement le cas pour la santé au travail. Intervenez-vous sur les aspects réglementaires, comme par exemple l'accompagnement pour rédiger le document unique ?

Benjamin Combes : Non, ce n’est pas dans notre champ d’action. Notre force, c’est la pédagogie, l’animation de groupe, la discussion. D’une certaine manière, on fait aussi un diagnostic, mais après coup. On ne sait jamais à l’avance ce qui va se dire.

Dans ce cas, comment sensibilisez-vous les entreprises aux exigences réglementaires ? Comment pouvez-vous être sûrs que vous ne participez pas d'une opération de green/social washing ?

Benjamin Combes : Notre rôle n’est pas de les sensibiliser aux exigences réglementaires, on se situe dans un registre différent. La société bouge plus vite que la réglementation, les gens cherchent des conseils pour mieux manger, régler leurs problèmes de dos, arriver à se concentrer dans leur travail, mieux équilibrer leur temps de vie. Nos interlocuteurs en entreprise en ont conscience et s’orientent vers des approches différentes, telles que les médecines douces ou les techniques de développement personnel.

Prenez la psychologie positive, elle a ses adeptes et ses adversaires, mais associée aux neurosciences, elle a contribué à remettre à l’agenda des entreprises les questions de reconnaissance au travail ou d’estime de soi.

Là où il faut être vigilant, c’est qu’il faut associer ces approches avec l’expérience d’acteurs plus traditionnels, sociologues, ergonomes ou médecins du travail, qui insistent sur la dimension collective, les risques professionnels ou l’importance de l’environnement de travail. Reste que faire travailler toutes ces personnes ensemble n’est pas toujours simple !

Justement, comment faites-vous pour que ces intervenants, tels que le service de santé au travail, soient associés à vos interventions ?

Benjamin Combes : Dans l’ensemble, on sent les services de santé au travail très demandeurs de ce type d’actions. Soit pour disposer d’une expertise complémentaire – typiquement sur le sommeil ou le tabac –, soit pour animer un groupe de discussion en santé de manière conviviale et non-culpabilisante, une compétence essentielle et visiblement souvent absente des services.

Et puis nous discutons. Parfois avec le préventeur, ou l’infirmière du travail ou un membre du CHSCT pour bénéficier de leur connaissance du terrain et de l’analyse qu’ils ont pu mener des risques existants. Nous ne rencontrons qu'assez rarement des oppositions. Cela arrive face à la présence d’ostéopathes dans l’entreprise, par exemple. Le plus souvent, ces acteurs apprécient nos interventions car c’est une autre manière d’agir pour la prévention.

Un des premiers principes de prévention est d'adapter le travail à l'homme. Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent de venir panser les plaies ?

Benjamin Combes : Au contraire, nous sommes dans une action en amont, nous tentons d’agir sur les grands déterminants de la santé, l’alimentation, le sommeil, l’activité physique, le bien-être psychosocial. Tout ne se joue pas dans l’enceinte de l’entreprise, les accidents du travail et le mal-être au travail trouvent souvent leur origine dans une qualité de vie globale déficiente. Ce n’est pas réduire la responsabilité des entreprises que de dire ça, c’est au contraire les pousser à une responsabilité élargie.

Les principes de prévention sont les héritiers d’une approche fondée sur la réduction des risques, qui a permis une vraie amélioration des conditions de travail, mais montre aussi ses limites. Les maux de la société rentrent dans l’entreprise, et cette approche ne propose pas de réponse satisfaisante aux enjeux d’égalité professionnelle, d’inclusion ou de recherche de sens au travail.

Il faut donc aller chercher ailleurs. Y compris au niveau de la gouvernance des entreprises ou de leur contribution à la société : d’où l’importance de relier ces enjeux de santé au travail à une réflexion plus large sur la RSE, la responsabilité sociétale des entreprises.

En quelques années (depuis l'ANI QVT de 2013, surtout) l'offre de conseil en QVT est devenue pléthorique, avec une qualité assez hétérogène et une utilisation très large et diverse du concept de QVT. Seriez-vous favorable à une forme de labellisation ?

Benjamin Combes : Je ne crois pas aux vertus d’une forme de labellisation. On a cherché pendant des années à créer un label "développement durable" sur les produits de grande consommation, mais c’est chose impossible. C’est pareil s’agissant de la QVT : le concept est hétérogène, et tant mieux ! Cela laisse la liberté à des acteurs nouveaux d’émerger, de proposer des solutions différentes.

En revanche, l’État et les partenaires sociaux ont un rôle essentiel à jouer, pour identifier et diffuser les bonnes pratiques, et pousser les méthodologies qui croisent différentes disciplines. Faire se parler des acteurs de culture différente est sans doute le plus difficile, je le vois déjà au niveau de notre collectif. Toute initiative en ce sens serait bienvenue, mais je ne sais pas qui est en mesure de la porter.

HSE

Hygiène, sécurité et environnement (HSE) est un domaine d’expertise ayant pour vocation le contrôle et la prévention des risques professionnels ainsi que la prise en compte des impacts sur l’environnement de l’activité humaine. L’HSE se divise donc en deux grands domaines : l’hygiène et la sécurité au travail (autrement appelées Santé, Sécurité au travail ou SST) et l’environnement. 

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Élodie Touret
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