Alcool, drogue : quand l'organisation du travail pousse les salariés à consommer

Alcool, drogue : quand l'organisation du travail pousse les salariés à consommer

17.11.2017

Gestion du personnel

Les 13 et 14 novembre se tenait le congrès "Travail, santé et usages de psychotropes". A cette occasion, des spécialistes de tous horizons ont confronté leurs témoignages : qu'est ce qui pousse à consommer de l'alcool, des médicaments ou des stupéfiants sur son lieu de travail ?

Pots de départs, fêtes d'entreprise, déjeuners d'affaire... Il est courant de consommer de l'alcool sur son lieu de travail, et les occasions ne manquent pas. Mais cette consommation conviviale peut parfois porter en elle les germes d'une addiction. Le 2e congrès "Travail, santé et usages de psychotropes" se tenait les 13 et 14 novembre à Montrouge (92). L'occasion de questionner les liens entre l’organisation du travail et les usages de psychotropes (alcool, médicaments, drogues) dans l'entreprise.

Une culture d'entreprise

Marie Ngo Nguene, doctorante en sociologie de l'université Paris Nanterre, s'est rendue dans plusieurs entreprises du bâtiment et de la restauration  (bar-restaurants, discothèques) situés en région parisienne. Elle a pu constater elle-même l'existence de consommations chroniques d'alcool débutant hors du travail mais se poursuivant au travail, facilitées par de - trop - nombreux moments de consommation collective. "Sur les chantiers de gros oeuvre, par exemple, l'alcool fait partie de la culture d'entreprise, raconte-t-elle à l'occasion d'une table ronde sur les raisons qui poussent les salariés à la consommation. On boit ensemble pour les ouvertures de chantiers, pour les fêtes calendaires, les naissances, les nouveaux recrutements, les fins de chantier. C'est un moyen de récompenser les équipes après l'effort et de créer une coordination."

D'autres fois, l'alcool accompagne un moment de loisir informel, lorsque s'achève la journée de travail. "Les serveurs de bar-restaurants ont des horaires décalés incompatibles avec une vie sociale normale, rappelle la doctorante. A la fin du service, il est agréable de partager du temps de repos avec ses collègues". L'alcool entre ici encore en jeu, mais également la cocaïne, qui "permet aux serveurs de tenir des rythmes rapides tout en accueillant la clientèle avec une humeur égale."

Gestion du personnel

La gestion des ressources humaines (ou gestion du personnel) recouvre plusieurs domaines intéressant les RH :

- Le recrutement et la gestion de carrière (dont la formation professionnelle est un pan important) ;
- La gestion administrative du personnel ;
- La paie et la politique de rémunération et des avantages sociaux ;
- Les relations sociales.

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"Si tu ne te drogue pas, tu ne tiens pas"

La drogue comme support au travail. Un mal moderne, selon Marie Pezé, docteure en psychologie et psychanalyste spécialiste de la souffrance au travail. "De plus en plus, les salariés mènent des vies d'athlètes de la quantité. L'augmentation des cadences est tellement présente qu'elle atteint les limites neurophysiologiques de l'humain !"

Ces cadences toujours plus intensives ainsi que la porosité des vies professionnelles et personnelles ne laissent pas le temps au corps de ce reposer. "Ce corps inoxydable que demande l'organisation du travail n'existe pas ! insiste le médecin. La drogue est un moyen de mobiliser toute la journée, de façon artificielle, son taux hormonal et ses défenses immunitaires. On prend un produit pour tenir le rythme, un autre pour redescendre et se reposer, un autre pour s'endormir, un autre pour se réveiller le matin... C'est un cycle infernal."

Le journaliste Geoffrey Le Guilcher a pu expérimenter lui-même l'usage de ces cocktails de produits psychotropes. Pour rédiger son livre "Steak machine", il s'est infiltré durant 40 jours au milieu des salariés d'un abattoir breton. Il a ainsi eu accès "à l'underground de l'abattoir" : alcool, joints, LSD... Car, dans cet établissement où on tue deux millions d'animaux par an, "si tu ne te drogues pas, tu ne tiens pas". "Sur la chaîne d'abattage, chaque poste dispose d'une minute par animal, explique le journaliste. Les cadences se sont densifiées au fil des années, en particulier lors du passage aux 35 heures."

Travailler plus pour consommer plus

Parfois, les cadences effrénées sont alimentées par le mode de rémunération pratiqué par l'employeur. C'est parfois le cas dans la restauration. "Dans certains bar-restaurants, la direction fixe une part de rémunération variable pour les serveurs. Elle leur reverse 10% des ventes qu'ils ont réalisées, raconte la sociologue Marie Ngo Nguene. Les serveurs sont incités à travailler à une cadence plus soutenue s'ils veulent gagner plus". Le rythme de travail se fait alors indirectement le relais de l'addiction. "Pour que le travail soit fluide, les commis et cuisiniers, qui ne sont pas associés à ce mode de rémunération, doivent suivre le mouvement. Les serveurs achètent leur bonne volonté avec de l'argent, mais aussi avec de la cocaïne".

Laurie Mahé Desportes
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