"Ayons confiance en la médecine du travail"

"Ayons confiance en la médecine du travail"

17.02.2021

Gestion du personnel

Une réforme de la santé au travail est à l'oeuvre, mais elle ne fait pas suffisamment parler d'elle, selon Hervé Rabec, Directeur général du Service aux entreprises pour la santé au travail (Sest). Il impute ce manque d'intérêt à une mauvaise image attachée à la médecine du travail. Pour que les choses changent, une relation de confiance doit s'instaurer avec les entreprises.

En tant que directeur du Sest, vous intervenez auprès des employeurs en matière de prévention des risques. La réforme en cours de discussion à l'Assemblée nationale est-elle aujourd'hui un sujet dans les entreprises ?

Gestion du personnel

La gestion des ressources humaines (ou gestion du personnel) recouvre plusieurs domaines intéressant les RH :

- Le recrutement et la gestion de carrière (dont la formation professionnelle est un pan important) ;
- La gestion administrative du personnel ;
- La paie et la politique de rémunération et des avantages sociaux ;
- Les relations sociales.

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Aucune entreprise n'aborde ce sujet. Et plus globalement, je dirais que cette réforme fait très peu parler d'elle ! Je pense que l'une des raisons est que beaucoup d'entreprises considèrent encore les services de santé au travail (SST) simplement comme une taxe. Cela en dit long sur l'image que nous n'avons pas su nous donner. 

Pourtant, la prévention devrait être notre métier. Nous avons besoin de montrer aux entreprises que nous sommes leurs alliés.

En référence à l'accord national interprofessionnel signé en décembre, la proposition de loi crée une "offre socle" en santé au travail. Cette mesure peut-elle remédier aux problèmes d'image de la médecine du travail ? 

Le rapport Lecocq a eu le mérite de taper dans la fourmilière 

Cette mesure ne sera pas une nouveauté pour les services de santé au travail. En 2018, le rapport Lecocq a suscité une vraie émulation dans toute la profession en remettant en question l'existence des services de santé au travail. Et j'en suis vraiment reconnaissant à Charlotte Parmentier-Lecocq ! Elle a eu le mérite de taper dans la fourmilière.

La profession s'est mobilisée afin de travailler ensemble sur la définition d'une offre socle de services à assurer au profit des entreprises. Réforme ou pas, sur ce point, la profession a pris les devants. Mais qu'est-ce qui donnera envie aux entreprises de s'en saisir ? 

Quelle serait selon-vous la solution pour que les entreprises "adoptent" mieux les services de santé au travail ?

J'aimerais qu'il y ait une vraie réflexion sur la prévention primaire - et cela tombe bien, car l'ANI met l'accent dessus. Lors de sa formation initiale, un professionnel, qu'il soit boulanger ou informaticien, reçoit une formation technique. Il n'est pas formé en matière de santé au travail. Les managers ne sont pas non plus formés à la prévention en santé sécurité. Il faudrait obliger les différentes filières professionnelles à dispenser un certain nombre d'heures de cours sur la prévention, en particulier dans les écoles de management.

Sensibiliser les médecins généralistes au rôle de la médecine du travail 

Une autre idée simple, mais qui peut rapporter beaucoup : sensibiliser les médecins généralistes au rôle de la médecine du travail. Ils seraient ensuite à même de conseiller leurs patients et de les orienter vers leur SST, en leur donnant le contact de la cellule de maintien en emploi par exemple. Si les généralistes ont un discours positif sur la médecine du travail, cela aura un effet levier pour diminuer l'absentéisme et les maladies professionnelles.

Que pensez-vous de la proposition de faire appel aux médecins de ville pour pallier le manque de médecins du travail ?

Je trouve cela surprenant... car nous manquons également de médecins de ville! Une fois encore, on part du principe que notre métier, c'est "faire de la visite médicale". Les médecins de ville sont performants dans leur domaine d'expertise, mais le monde de l'entreprise implique beaucoup de choses. Il y a les relations sociales, les actionnaires, les fournisseurs, les partenaires sociaux... Il ne faut pas déjuger la spécialité des médecins du travail. 

Les médecins du travail devraient passer un semestre de formation sur le terrain 

Par ailleurs, les médecins du travail sont parfois eux-mêmes insuffisamment conscients du fonctionnement d'une entreprise. Lors de leur formation, ils bénéficient de quelques interventions en droit social : on leur apprend ce qu’est un chef d’entreprise, un DRH, comment se placer avec eux dans une stratégie de collaboration. Mais je trouve cela insuffisant. Les étudiants devraient passer un de leurs huit semestres de formation non pas en service de santé au travail, mais sur le terrain. Un mois avec un agent de maîtrise, un autre avec un DRH, un autre avec un délégué syndical, etc.

Au final, ce manque de connaissance de l'entreprise contribue à rendre les consultations plus longues. Cela vaudrait le coup de réfléchir à d'autres formes d'efficience de la médecine du travail.

Le passeport de prévention proposé par l'ANI pourra-t-il être un dispositif garant de la santé des salariés ?

Il s'agit de l'une des bonnes idées de cet ANI. Mais si l'idée est d'avoir un passeport imprimé qu'on oublie au fond d'un tiroir sans jamais le retrouver au moment de sa visite médicale, cela n'a pas de sens. Une vraie évolution serait d'avoir un logiciel métier unique pour les SST, qui faciliterait le transfert du dossier du salarié en cas de changement d'entreprise notamment. 

Il faut stopper la suspicion qui existe à l'encontre des médecins du travail 

Plus généralement, il faut absolument que le salarié puisse ouvrir son historique de santé au médecin du travail. Les visites médicales seraient plus pertinentes si le médecin savait, par exemple, que le salarié a eu un grave accident du dos. Les questions seraient mieux orientées, pour garantir la santé du salarié sur le long terme : fait-il beaucoup de kilomètres en voiture ? Bénéficie-t-il d'un siège adapté ?

Il faut stopper la suspicion qui existe à l'encontre des médecins du travail qui seraient tantôt à la solde du Medef tantôt à celle des syndicats. Ayons confiance dans ces professionels ! Ils prendront d'autant plus de meilleures décisions s'ils ont les bonnes informations. In fine, l'entreprise y gagnera une baisse de ses coûts en matière d'accidents du travail et de maladies professionnelles.

Cette réforme peut devenir notre contribution au redressement durable des entreprises en ces temps de crise : on va les aider à ce que leurs salariés soient dans la meilleure santé possible. C'est un levier de compétitivité ! Mais pour cela, il faut que les entreprises et les salariés y croient.

Laurie Mahé Desportes
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