[interview] Olivier Mériaux : "Le problème, c’est quand la logique de réparation supplante tout le reste"

[interview] Olivier Mériaux : "Le problème, c’est quand la logique de réparation supplante tout le reste"

17.01.2020

HSE

Reléguer, comme l'a fait le gouvernement, des facteurs de pénibilité à une réparation en fin de carrière n'est-il pas contraire à une logique de prévention et d'anticipation que recommandent les auteurs du rapport sur le maintien en emploi des seniors remis cette semaine ? On pose la question à Olivier Mériaux qui nous parle aussi signaux faibles de la désinsertion et maladies chroniques.

Près de 40% des actifs de la génération 1954 ne sont plus en emploi quand ils vont liquider leur retraite. Et pour une bonne partie d'entre eux, c'est à cause d'un problème lié à la santé, constatent les auteurs du rapport sur le maintien en emploi des séniors remis à Muriel Pénicaud le 14 janvier 2020.  Mesures fiscales, formation, facilitation de la mobilité interne… la directrice du conseil d'administration de Sodexo Sophie Bellon, le DRH de Bouygues Construction Jean-Manuel Soussan et le consultant Olivier Mériaux formulent 38 propositions. Certaines concernent directement la santé au travail. Quelles sont-elles ? Comment maintenir les personnes en emploi sans prendre en compte précocément les postures pénibles, par exemple ? Les employeurs sont-ils prêts à payer davantage pour réorganiser le travail pour permettre aux séniors de rester en poste ? 

► Olivier Mériaux est consultant pour le cabinet Plein sens. Ce docteur en sciences politiques a dirigé des travaux sur la conduite de l’action publique dans le champ de l’emploi et de la formation et les évolutions des systèmes de relations professionnelles. Conseiller scientifique au Commissariat général du plan et au Centre d’analyse stratégique entre 2001 et 2005, il a animé des groupes de prospective sur le dialogue social et la politique du travail. Il a ensuite été directeur général adjoint et de directeur technique et scientifique de l’Anact. 

Dynamiser le dialogue social en entreprise sur les démarches de prévention primaire c’est bien mais est-ce que ce n’est pas dangereux de laisser se dessiner ce sujet au niveau de l’entreprise ?

Olivier Mériaux : On ne mise pas tout sur le niveau de l’entreprise. Plusieurs de nos recommandations concernent les branches. On propose par exemple qu’une négociation de branche sur le vieillissement actif au travail constitue un volet obligatoire de la négociation triennale sur les conditions de travail et la GPEC (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences). Il y a par ailleurs une meilleure complémentarité à trouver entre la négociation collective aux niveaux des branches et des entreprises et l’action des organismes de santé et de prévoyance pour conduire des démarches de prévention plus ciblées.

Vous regrettez que le C2P (compte professionnel de prévention) soit plus utilisé pour des retraites anticipées que pour des formations pour reconversion...

Olivier Mériaux : La logique de réparation est légitime pour les générations qui ont déjà leur parcours professionnel derrière elles. Le problème c’est quand cette logique supplante tout le reste. Le curseur doit être revu progressivement vers la prévention, à laquelle on accorde peu de moyens publics en France.

Une ordonnance Macron de 2017 a supprimé quatre facteurs de pénibilité du C2P. Ils ne sont désormais pris en compte que dans une logique de réparation de fin de carrière, en cas de maladie professionnelle et d’incapacité. Cela ne va pas vraiment dans le sens que vous préconisez…

Olivier Mériaux : Les critères les plus difficiles à évaluer à l’échelle individuelle ont été supprimés. C’était une solution de compromis qui permettait de garder une logique d’équité mais je ne pense pas qu’elle était perçue comme idéale ni immuable quand elle a été prise...

 

Lire aussi : Compte pénibilité : retour à une logique de réparation en fin de carrière

 

Vous parlez de détecter les signaux faibles d’usure professionnelle pour éviter la désinsertion. Quels sont-ils ? 

Olivier Mériaux : Si on intervient quand les arrêts deviennent plus fréquents, c’est déjà un échec. Ces signes avant-coureurs doivent être détectés le plus en amont possible. Par exemple, la désinsertion professionnelle s’exprime parfois par une forme de désengagement, une perte de motivation. Il s’agit plus de psychosocial que de physique dans ce cas. Savoir traiter ces aspects relèvent d’une logique "inframédicale" et nécessite de la pluridisciplinarité, qu’on recommande dans notre rapport.

 

Lire aussi : Le maintien en emploi doit être pensé bien avant l'arrêt de travail

 

La désinsertion s’explique aussi par les maladies chroniques. Sont-elles suffisamment prises en compte par les services de santé au travail et les employeurs ?

Olivier Mériaux : Les maladies chroniques sont l’exemple typique qui montre la nécessaire pluridisciplinarité en matière de santé au travail. On reste aujourd’hui trop souvent dans une approche très médicale, avec le risque de se focaliser sur le plan individuel. Nous avons beaucoup de progrès à faire pour adopter une approche plus collective permettant de dépasser l’approche compassionnelle et d’assurer des conditions de travail de qualité qui permettent de rester en poste. Les travaux conduits par l’Anact en partenariat avec l’Institut national du cancer sur les cancers féminins le montrent, par exemple.

 

Lire aussi : Comment gérer les maladies chroniques évolutives au travail ?

 

Vous recommandez d’expérimenter un "droit de demander" un "aménagement raisonnable". En quoi consiste-t-il ? Existe-t-il déjà dans certains États ?

Olivier Mériaux : Il existe au Canada et en Australie et au Royaume Uni à plus petite échelle. Les Canadiens l’ont inventé mais sans le limiter aux personnes de plus de 55 ans. Peuvent aussi en bénéficier les aidants familiaux ou les femmes victimes de violences conjugales, entre autres. L’aménagement peut se traduire par un temps partiel ou du télétravail par exemple. Nous sommes prudents et n’appelons qu’à l’expérimentation parce que là-bas, le droit de demander un aménagement raisonnable est un élément de leur législation anti-discrimination. Nous n’avons pas du tout le même système mais cela vaut le coup d’essayer pour voir si cela peut fonctionner chez nous.

Adapter un poste de travail et réorganiser le travail nécessite forcément un investissement. Est-ce que les employeurs sont prêts à mettre davantage la main à la poche ? Que vous ont dit les organisations patronales que vous avez auditionnées ?

Olivier Mériaux : Les organisations patronales et les employeurs interrogés n’ont pas forcément le même discours, et tous les employeurs n’ont pas le même degré d’appréhension des coûts de la non prévention qui retombent sur l’entreprise (absentéisme, départs pour inaptitude…). Certaines branches s’en rendent compte quand elles ont du mal à trouver un opérateur qui accepte de signer un contrat de santé prévoyance tellement leurs taux de sinistralité sont élevés. Pour les TPE-PME nous recommandons de généraliser par voie d’accord de branche les dispositifs de mutualisation et de péréquation des obligations à la charge de l’employeur, notamment des indemnités en cas de rupture du contrat de travail pour inaptitude. Il ne faut pas non plus que cela enlève une responsabilité à l’employeur, le curseur doit être soigneusement positionné et ce serait précisément l’affaire du dialogue social.

HSE

Hygiène, sécurité et environnement (HSE) est un domaine d’expertise ayant pour vocation le contrôle et la prévention des risques professionnels ainsi que la prise en compte des impacts sur l’environnement de l’activité humaine. L’HSE se divise donc en deux grands domaines : l’hygiène et la sécurité au travail (autrement appelées Santé, Sécurité au travail ou SST) et l’environnement. 

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Pauline Chambost
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