Covid-19 : les entreprises vaccinent-elles hors stratégie ?

Covid-19 : les entreprises vaccinent-elles hors stratégie ?

02.05.2021

HSE

Lorsque les médecins du travail ont eu des doses, d'aucuns ont voulu appliquer leur expertise en évaluation des risques professionnels, et les injecter à des travailleurs certes exposés, mais jeunes et sans comorbidités. Des situations marginales. Aujourd'hui, les services sont surtout coincés par la restriction médicale de 55 ans.

Il y a ce cousin, la trentaine, pas de comorbidités, informaticien dans une grande entreprise et amené à voyager à l'étranger, qui se vantait mi-mars d'avoir été vacciné au travail. "Et pas avec une dose restante, le rendez-vous était bien prévu à l'avance", précisait-il. Au début, on ne l'a pas trop cru. Puis il y a eu cette autre copine, avec une histoire similaire. Et on a vu des attestations de vaccination, alors on s'est dit qu'il y avait un truc : les services autonomes de santé au travail injectent-ils hors stratégie vaccinale, sans respecter les priorités (âge et facteurs de risques) définies nationalement ?

À part pour écouler quelques doses qui risquaient de se perdre, il semble peu probable que des services de santé au travail interentreprises aient vacciné à la demande d'entreprises adhérentes, sans respecter les critères nationaux. Et des doses, au moins jusqu'à récemment, ces services ont généralement eu beaucoup de mal à s'en fournir en quantité signifiante – à raison au mieux d'un flacon d'AstraZeneca (soit 10 doses) par semaine et par médecin.

Coupler vaccination et exposition

Dans les services autonomes de grandes entreprises, la situation est un peu différente. Avec les flacons obtenus auprès des pharmacies de ville (toujours en fonction du nombre de médecins du service), plusieurs témoignages confirment que certains, début mars, ont voulu faire de la prévention comme on l'entend en santé au travail. C'est-à-dire qu'ils ont voulu coupler l'acte de vaccination à leur connaissance de l'exposition au risque (le covid) en fonction du métier et du poste occupé par le travailleur.

D'autant que la liste des postes les plus exposés était prête, généralement faite depuis le printemps, lorsqu'il avait fallu mettre à jour le document unique pour y intégrer le risque covid. Certains ont ainsi pu aller vite. C'est dans ce cadre que le cousin et la copine ont pu être vaccinés.

Mais cette posture en dehors des lignes n'a pas pu durer bien longtemps. Tout au plus entre le 25 février 2021 (début de la vaccination par les services de santé au travail) et le 19 mars, lorsque la HAS a restreint la vaccination avec l'AstraZeneca aux personnes âgées de 55 ans et plus. Jusqu'au 12 avril, date de suppression du critère de comorbidités, il est encore possible que certains aient vacciné des salariés de plus de 55 ans mais qui ne présentaient pas de problèmes de santé augmentant leur risque de développer une forme grave.

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Hygiène, sécurité et environnement (HSE) est un domaine d’expertise ayant pour vocation le contrôle et la prévention des risques professionnels ainsi que la prise en compte des impacts sur l’environnement de l’activité humaine. L’HSE se divise donc en deux grands domaines : l’hygiène et la sécurité au travail (autrement appelées Santé, Sécurité au travail ou SST) et l’environnement. 

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"Ne jetez pas les doses"

"La limite de 55 ans est très bloquante pour les services de santé au travail", reconnaît Corinne Piron, cheffe de l'inspection médicale du travail à la DGT (direction générale du travail) et à ce titre responsable des médecins inspecteurs du travail. "Le cadre de la vaccination par les services de santé au travail a été très clairement fixé dès le départ, avec un protocole régulièrement adapté depuis : cela devait se faire dans le respect de la stratégie vaccinale nationale, insiste-elle. Avec une consigne forte : ne jetez pas les doses. Il est inconcevable de jeter des doses."

Elle n'ignore pas que, pour nombre de services de santé au travail, la cible potentielle (+ 55 ans, avec comorbidités, puis sans) a vite été épuisée, et ce alors même que certains commençaient à peine à prendre leurs marques. Beaucoup ont dans un premier temps en effet été "déstabilisés par un circuit d'approvisionnement inhabituel pour eux, auprès des officines de ville". D'autres s'inquiétaient de leur responsabilité – d'où la précision dans le protocole : "Les professionnels de santé au travail s’intègrent […] dans la campagne vaccinale nationale organisée par les autorités sanitaires. Dans ce cadre, l’Oniam (office national d’indemnisation des accidents médicaux), au titre de la solidarité nationale, assure la réparation intégrale en cas d’accidents médicaux liés à la vaccination".

Moderna en Moselle

Emmanuel Macron a annoncé vendredi 30 avril que la vaccination sera ouverte aux plus de 50 ans à partir du 15 mai, puis à tous les adultes (+ 18 ans) à partir du 15 juin – avec d'abord une étape ouvrant, depuis le 1er mai, aux plus de 18 ans avec comorbidités. Mais en l'état des recommandations de la HAS, les moins de 55 ans ne peuvent être vaccinés qu'avec le Pfizer ou le Moderna, qui ne sont disponibles que via les officines hospitalières. Il n'est pour l'instant toujours pas question que les services de santé au travail puissent accéder à ces deux vaccins – à l'exception des services de santé au travail exerçant dans des établissements de santé ou médico-sociaux, qui peuvent depuis le départ vacciner avec les doses approvisionnées par ces établissements.

Une expérimentation est en cours en Moselle, depuis le 23 avril : le Moderna est distribué par les pharmacies de ville – et donc accessible aux médecins du travail. Un test grandeur nature qui vise avant tout à tenter de contrer la présence du variant sud-africain, particulièrement présent dans le département. Les approvisionnements de Moderna doivent se renforcer dans les semaines qui viennent. Peut-être permettront-ils aux services de santé au travail de s'impliquer plus massivement.

À terme, lorsqu'il sera possible pour les services de santé au travail de vacciner largement – tant d'un point de vue médical que logistique – Corinne Piron indique que "ce sera à chaque service de décider de sa stratégie, il leur faudra sans doute déterminer des priorités, en fonction des postes". Y aura-t-il des listes de métiers prioritaires ? "Quand on fait des listes, on oublie toujours des métiers spécifiques. Il vaut mieux laisser faire les pro."

Élodie Touret
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