Le risque de suicide est beaucoup plus important chez ceux qui sont exposés aux risques psychosociaux au travail

Le risque de suicide est beaucoup plus important chez ceux qui sont exposés aux risques psychosociaux au travail

11.06.2020

HSE

Si le dernier rapport de l’Observatoire national du suicide reste prudent sur les liens de causalité entre conduites suicidaires et certaines situations de travail, il souligne que le risque suicidaire est deux fois plus important chez les salariés les plus exposés aux risques psychosociaux. Les connaissances sur le suicide lié au travail restent parcellaires, tout comme les liens entre suicide et chômage, mais des outils en construction devraient permettre de lever des zones d’ombre.

Alors que le procès des dirigeants de France Télécom a mis en lumière les conséquences particulièrement tragiques du harcèlement managérial, le 4e rapport de l’Observatoire national du suicide rendu public ce 10 juin s’est plus particulièrement penché sur la question des liens entre le suicide, le travail et le chômage. Cet épais rapport de 272 pages reste prudent en précisant d’emblée que "le suicide est par nature multifactoriel et ne trouve pas son explication dans une cause unique".

S’il est délicat d’établir un lien de causalité direct entre suicide et travail en raison de la complexité du processus suicidaire, cela ne signifie pas qu'il n'y a pas de lien. L’observatoire rappelle d’ailleurs que la vulnérabilité individuelle ne peut être invoquée comme unique déterminant des suicides de travailleurs. "Il est évident qu’il existe bien un lien entre suicide et travail, même si nombre d’institutions et d’entreprises s’acharnent à dénoncer son existence, souligne le sociologue Christian Baudelot, coauteur du rapport. Dans de nombreux cas, le travail est bien en cause dans le passage à l’acte des salariés."

Risques suicidaires et RPS

Pour éclairer la complexité de la question suicide et travail, le rapport présente notamment les résultats d’une étude signée de Valérie Carrasco de la Dress (direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), l’institution rattachée au ministère de la santé qui assure l’animation des travaux de l’observatoire. En analysant les données de l’enquête Conditions de travail-risques psychosociaux de la Dares, elle montre que les personnes les plus exposées aux risques psychosociaux déclarent deux fois plus souvent des pensées suicidaires que la moyenne.

Les pensées suicidaires au cours des 12 derniers mois, lesquelles concernent 5,3 % des personnes en activité, sont une mesure du risque suicidaire. "Il existe des liens entre pensées suicidaires, tentatives de suicide et décès par suicide", souligne Michel Debout, psychiatre et autre coauteur du rapport. L’observatoire précise que près de 5 000 personnes en âge de travailler ont mis fin à leur jour en 2016, sans toutefois s’avancer sur les causes de ces suicides.  

D’après Valérie Carrasco, le risque suicidaire est multiplié par 2,5 en cas de mauvais rapports sociaux au travail, par 2 pour les dimensions d’exigences émotionnelles au travail (être en contact avec des personnes en situation de détresse, devoir cacher ses émotions, avoir peur pour sa sécurité ou celles des autres…), d’insécurité économique et de conflit de valeurs (travailler d’une façon non conforme à sa conscience professionnelle, avoir le sentiment d’être inutile…). Les effets du manque de reconnaissance, d’intensité du travail et du manque d’autonomie sont plus modérés, le risque étant multiplié par un peu moins de 1,5.

HSE

Hygiène, sécurité et environnement (HSE) est un domaine d’expertise ayant pour vocation le contrôle et la prévention des risques professionnels ainsi que la prise en compte des impacts sur l’environnement de l’activité humaine. L’HSE se divise donc en deux grands domaines : l’hygiène et la sécurité au travail (autrement appelées Santé, Sécurité au travail ou SST) et l’environnement. 

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Des connaissances encore parcellaires

Les suicides liés au travail restent difficiles à identifier et à dénombrer. De même, les connaissances sur les professions les plus touchées restent parcellaires. Deux secteurs concentrent les taux de mortalité par suicide les plus importants, la santé et l’action sociale. Des études ont pointé le fait que certains groupes professionnels sont davantage concernés par le suicide. Les agriculteurs, les employés et les ouvriers ont ainsi un risque 2 à 3 fois plus élevé de décéder par suicide.

L’observatoire estime néanmoins que ce calcul de sur-risque de mortalité par suicide est "fragile". "Toutefois, la mise en évidence d’une surmortalité par suicide, dans une profession ou une entreprise donnée, doit alerter sur l’existence potentielle de risques psychosociaux importants pouvant conduire au suicide", souligne-t-il.  

De fait, il préconise de poursuivre l’amélioration du recueil des données administratives et statistiques. Différents outils en construction, comme un système de recueil d’informations sur les suicides liés au travail ou l’appariement des causes de décès avec les données sociodémographiques et de santé, devraient permettre de mieux comprendre les liens entre suicide et travail et d’adapter les politiques de prévention.

Le licenciement, un évènement psycho-traumatique

Autre préoccupation des experts de l’observatoire au regard de la crise économique et sociale qui s’annonce, les suicides chez les personnes privées d’emploi. Car si le travail peut être délétère dans certains cas, il est aussi un opérateur de santé physique et psychique pour nombre de salariés. Le chômage de longue durée, plus particulièrement chez les hommes, est associé à un taux de suicide élevé. Le psychiatre Michel Debout précise que les "licenciements mais aussi les dépôts de bilan ont des effets psycho-traumatiques qui augmentent le risque de passage à l’acte".

Joëlle Maraschin
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