Pour améliorer la qualité de vie au travail, Yves Clot défend les espaces de controverse

Pour améliorer la qualité de vie au travail, Yves Clot défend les espaces de controverse

21.06.2018

HSE

Mettre en débat la qualité du travail dans les organisations s’avère de plus en plus nécessaire, tant pour leur propre efficacité que pour la santé des salariés. Oui, mais comment ? Le psychologue du travail Yves Clot préconise un "conflit de critères" qui serait institué, intégré à l'organisation du travail. Il suggère aussi de donner davantage d'autorité à "ceux qui font le job".

Quel est le point commun entre le dieselgate, l’affaire du Samu de Strasbourg, l’affaire Lactalis, l’EPR de Flamanville, les difficultés rencontrées dans les Ehpad et les hôpitaux ? Yves Clot, professeur émérite du Cnam (conservatoire national des Arts et Métiers) et titulaire de la chaire de psychologie du travail du Cnam, utilise ces événements qui font l’actualité pour montrer à quel point les problèmes de santé au travail et ceux de santé publique sont devenus indissociables. "La qualité du travail, c’est aussi qualité des produits et des services rendus", souligne-t-il à l’occasion d’une conférence organisée le 15 mai 2018 à Paris par l’UODC (université ouverte des compétences) et l’ITMD (institut du travail et du développement durable) (1).

Donner davantage d'autorité à "ceux qui font les jobs"

Yves Clot prend l’exemple récent d’Audi, marque de Volkswagen, où des irrégularités concernant le logiciel de pilotage des moteurs diesel ont été découvertes lors de contrôles dans le cadre de l'enquête interne sur le diesel.

"Les directions n’ont pas besoin de donner des ordres, les développeurs de logiciels, contraints par des critères de délais, s’imposent et nous imposent des tricheries qui ont des effets très puissants sur la santé publique mais aussi sur leur propre santé."

Autre exemple cité par le psychologue du travail, l’EPR de Flamanville.

"L’ASN, agence de sûreté nucléaire vient de détecter qu'il fallait contrôler 150 soudures du circuit secondaire principal après des anomalies en chaîne constatées depuis 4 ans sur la composition de l’acier du couvercle et du fond de la cuve. Nous ne sommes pas du tout éloignés des questions de qualité du travail."

Quelles seraient les voies pour sortir de ces conflits de critères – entre vitesse et sécurité, délais et qualité, etc – qui deviennent explosifs ? La première serait de renforcer les contrôles sanitaires menés par les pouvoirs publics, avec la fabrication de statuts pour les lanceurs alerte, avance Yves Clot. Seconde possibilité : confier aux personnels des responsabilités nouvelles par le biais via le droit d’alerte interne, afin de donner de l’autorité à "ceux qui font les jobs", pour qu’ils posent le problème afin d'en discuter, et qu’ils puissent contredire les critères officiels affichés. "Ces deux voies sont discutables, et pas totalement exclusives", souligne Yves Clot.

Danger de la parole inutile

Attention toutefois à "la parole inutile, véritable poison organisationnel", prévient Yves Clot. En 2017, les travaux de la Dares, ont montré que la santé mentale s’améliore quand les salariés sont parties prenantes des décisions qui engagent leur travail. "Mais s’exprimer sans effets est pire que tout, insiste-t-il. Certains salariés, au bout d’un moment, décident de ne plus rien dire ou bien de dire n’importe quoi."

Yves Clot fait l’éloge du "conflit de critères", y compris entre employeurs et salariés, mais à une condition : "qu’il soit institué, qu’il existe dans l’organisation du travail du temps et des espaces". Il s'agit d'"organiser ce que Bruno Trentin [syndicaliste italien, ancien secrétaire général de la Confédération générale italienne du travail, ndlr] a appelé la coopération conflictuelle", explique Yves Clot.

Son équipe l'a expérimenté dans différentes structures, notamment chez Renault à Flins, ainsi que dans des Ehpad, à la mairie de Lille, à l’Afpa, ou encore au CNFPT (centre national de la fonction publique territoriale). "Ces expériences sont fondées sur l’idée que le droit du travail devrait ouvrir la possibilité aux salariés d’avoir des pouvoirs nouveaux sur leur activité et un droit au conflit de critères."

 

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Coopération conflictuelle et instances tripartites

Il y a eu des réussites et des échecs, reconnaît le psychologue du travail. Les réussites ont toutes eu pour fil rouge, selon lui, la coopération conflictuelle et l’institution d’instances tripartites au plus haut niveau, réunissant les directions "qui décident", les organisations syndicales, et le personnel. Ces instances doivent pouvoir implémenter des transformations effectives, contrôlées par les opérateurs. "Mais il ne s’agit pas de cogestion à l’allemande, souligne Yves Clot. Elle a échoué car c’est une coopération sans conflits."

Autre condition de réussite : des collectifs de travail équipés, c’est-à-dire avec des dispositifs dans lesquels on cherche le désaccord entre les salariés sur la qualité du travail, la controverse permettant de faire émerger des idées auxquelles personne n’avait pensé jusqu’ici. Pour Yves Clot, il faudrait, en somme, plus de conflits��� pour moins de conflits.

HSE

Hygiène, sécurité et environnement (HSE) est un domaine d’expertise ayant pour vocation le contrôle et la prévention des risques professionnels ainsi que la prise en compte des impacts sur l’environnement de l’activité humaine. L’HSE se divise donc en deux grands domaines : l’hygiène et la sécurité au travail (autrement appelées Santé, Sécurité au travail ou SST) et l’environnement. 

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Virginie Leblanc
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