Procès France Télécom : "Nous sommes face à des stratégies de déstabilisation"

Procès France Télécom : "Nous sommes face à des stratégies de déstabilisation"

02.07.2019

HSE

"Mise en obsolescence des compétences", statut d'"apprentis à vie", "précarisation subjective"… Lors de l'avant-dernière audience d'examen au fond du procès pour harcèlement moral des anciens dirigeants de France Télécom, la sociologue Danièle Linhart a décrit un système de management dans lequel "des gens ont été attaqués personnellement, dans leur identité".

Quelle que soit l'issue du procès France Télécom, les deux mois et demi d'audiences auront sans doute permis, en entendant régulièrement en tant que témoins des scientifiques spécialistes de la souffrance au travail, que soient posés des mots analysant le vécu des victimes, et plus largement des agents de l'ancienne entreprise publique.

Et ce dans la solennité et l'écoute de l'enceinte judiciaire. Devant le banc des sept prévenus, anciens dirigeants de France Télécom qui comparaissent au tribunal correctionnel de Paris depuis le 6 mai, pour répondre de "harcèlement moral" ou de complicité de ce délit, à la suite d’une vague de suicides de salariés de l’entreprise entre 2007 et 2010.

C'était le cas vendredi 28 juin 2019 avec la sociologue Danièle Linhart, lors de la 32e et avant-dernière journée d'audience au fond. Les bancs des parties civiles étaient particulièrement remplis. Aujourd'hui, mardi 2 juillet, commencent les plaidoiries.

La "mise en obsolescence par le changement permanent"

La chercheuse, directrice de recherche émérite du CNRS décortique un système de management qui se caractérise par "la mise en obsolescence, par le changement permanent, de l'expérience, des savoirs, des compétences des agents". "Ça s'est fait par la pratique de la mobilité systématique, par des restructurations, des mutations, des transformations qui font que tous les repères professionnels vacillent."

Il s'agissait, explique-t-elle, de "trouver les modalités pour faire en sorte que certains acceptent de partir, et de rendre plus malléables ceux qui restent, qui vont être eux aussi confrontés à une transformation des valeurs et des missions". Danièle Linhart dépeint un dispositif qui créé de la "fébrilité" en associant la mise en obsolescence et l'état "d'apprentis permanents" insufflé aux agents.

"Un apprenti à vie n'a pas conscience de sa valeur"

Quel est l'intérêt d'une entreprise de rendre ses salariés ou agents "apprentis à vie", interroge la présidente du tribunal ? "Pour éviter qu'ils ne puissent légitimement opposer un point de vue qui irait à l'encontre des choix de la direction. C'est la base du taylorisme : si on leur laisse le savoir, on leur laisse le pouvoir", répond la sociologue. Et d'ajouter : "un apprenti à vie n'a pas conscience de sa valeur, il ne peut pas s'en prévaloir".

Les victimes, pour la scientifique, "ne sont pas simplement des gens vexés et humiliés". "Ce sont des gens qui ont été attaqués personnellement, dans leur identité. On assiste ensuite à une sorte de descente aux enfers. Et après on dira qu'ils sont fragiles. Alors qu'on s'aperçoit qu'ils étaient parfaitement bien insérés et puis d'un seul coup, cet équilibre a volé en éclats." Elle explique le concept de "précarisation subjective" : il s'agit de "parvenir à précariser subjectivement des gens qui sont objectivement stables dans leur emploi".

 

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"On n'est pas obligé de le faire de cette manière-là…"

Durant les longues heures d'audience, est souvent revenue l'idée que l'entreprise a dû rapidement prendre un virage, face aux dettes, à l'effondrement de la téléphonie fixe et à l'innovation des nouveaux concurrents, nés notamment des  exigences concurrentielles de l'Union européenne, à l'impératif de réforme de son organisation, héritée du service public qu'elle était. C'est une des principales lignes de défense des prévenus.

Une avocate de la défense attaque d'ailleurs toute la démonstration de la sociologue en pointant "les évolutions technologiques qui ont traversé l'entreprise à ce moment-là, beaucoup plus génératrices, naturellement, d'obsolescence du savoir". "Les technologies évoluent, lui répond Danièle Linhart, mais France Télécom a été une des entreprises où les capacités d'invention du personnel ont été telles que cela les plaçait tout à fait bien pour accompagner des mutations technologiques."

La sociologue rappelle que des tireurs de ligne se sont retrouvés en centre d'appels. "On peut aller vers le commercial, on peut transformer une maison de service public. On n'est pas obligé de le faire de cette manière-là…", insistera-t-elle un peu plus tard au cours de son audition.

 

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"Pire, chacun est mis en concurrence avec soi-même"

"Sachez sortir de votre zone de confort" : une rengaine qui est aujourd'hui devenue un "classique du management", souligne la sociologue qui a expliqué, dès le début de l'audience, qu'elle décrit "modèle managérial qui domine désormais notre monde du travail et qui a commencé à émerger au moment des événements de France Télécom". Dans ce processus de "focalisation sur la personne" – qui se caractérise notamment par des entretiens et objectifs individuels – "chacun est mis en concurrence avec les autres". "Pire, chacun est mis en concurrence avec soi-même."

Le travail devient alors une épreuve solitaire où chacun doit montrer qu'il mérite sa place, qu'il a de la valeur, qu'il peut se dépasser. La violence de cette logique qui s'est mise en place à France Télécom de manière accélérée, massive, voire même brutale, explique pour Danièle Linhart l'ampleur du drame qu'a vécu l'entreprise.

Visions abstraites

Quelle est la responsabilité des ex-dirigeants ? Pour la sociologue, ce qui s'est passé à France Télécom, "ce n'est pas une succession de choix malheureux, ce n'est pas une accumulation de maladresses". "Nous sommes face à des stratégies de déstabilisation des professionnels de manière à exercer une emprise sur eux", affirme-t-elle.

Elle reconnaît cependant que tout ceci est pour eux assez "abstrait". "Plus on monte dans la hiérarchie, plus on est face à des dirigeants qui ont des pensées abstraites". "C'est vrai", glisse la présidente avec un haussement de sourcils.

 

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"Ce dont vous parlez, ça s'appelle du travail posté"

L'avocate Sylvie Topaloff, qui défend la Fédération Sud PTT et l’association de victimes ASD Pro, attaque cette vision abstraite. Louis-Pierre Wenès, ex-numéro 2 de France Télécom, vient à la barre pour réfuter la "conception rétrograde" du management exposé par Danièle Linhart.

Le travail sur les plateformes téléphonique – "plus de 180 personnes sur un plateau, qui répondent avec un casque sur la tête, installés dans des marguerites divisées par 6, avec interdiction d'avoir des affaires personnelles, sans aucun espace d'autonomie", décrit Sylvie Topaloff – n'est-il pas une forme moderne du travail à la chaîne ? "Est-ce que vous pouvez, s'il vous plait, au moins prendre acte de cette réalité ?, le houspille l'avocate. Faute de quoi, le reproche qui est fait aux dirigeants de façon générale, qui est de manier des concepts abstraits et ne rien voir de ce que ces réalités sont pour les hommes, va perdurer à votre encontre."

Il ne l'admettra pas. "Dans travail à la chaîne, il y a chaîne. La taylorisation, c'est couper le travail en morceau, sur une chaîne où chaque opérateur passe à l'opérateur suivant. Ce dont vous parlez, ça s'appelle du travail posté." Il insiste : "Cela n'a rien à voir."

Cet échange restera un des derniers avec un des prévenus avant l'ultime audience, programmée jeudi 11 juillet. Ils n'ont pas voulu s'exprimer lors de la dernière audience au fond qui a eu lieu ce lundi et doivent désormais garder le silence durant les plaidoiries des parties civiles (jusqu'à jeudi 4 juillet), les réquisitions du procureur (vendredi 5), et les plaidoiries de la défense (la semaine prochaine).

HSE

Hygiène, sécurité et environnement (HSE) est un domaine d’expertise ayant pour vocation le contrôle et la prévention des risques professionnels ainsi que la prise en compte des impacts sur l’environnement de l’activité humaine. L’HSE se divise donc en deux grands domaines : l’hygiène et la sécurité au travail (autrement appelées Santé, Sécurité au travail ou SST) et l’environnement. 

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Élodie Touret
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