Cancer : une bombe émotionnelle dans le collectif de travail

Cancer : une bombe émotionnelle dans le collectif de travail

11.02.2019

HSE

Comment réagir lorsqu'un salarié est atteint d'un cancer ? A l'occasion d'une table ronde organisée le 5 février, associations et médecins évoquent les bonnes pratiques en termes d'accompagnement du salarié et de son équipe. Les entreprises et en particulier leurs services RH doivent intégrer tout un parcours, de l'annonce de la maladie du salarié à sa réintégration.

"Séverine apprend qu'elle a un cancer, et qu'elle sera en arrêt maladie durant six mois. Étant manager dans son entreprise, elle souhaite organiser son départ. Elle décide donc qu'à 14 heures, elle allait annoncer à tout le monde sa maladie. Le lendemain, toute l'équipe était en pleurs." Nathalie Vallet-Renart, présidente de l'association "Entreprise et cancer" participait le 5 février à une table ronde dédiée au maintien en emploi des femmes atteintes du cancer du sein. Ces échanges, organisés dans le cadre du point d'étape du Plan national santé travail, ont permis de recenser les bonnes pratiques en matière de retour au travail après un cancer.

Entreprise et cancer est une association qui sensibilise et forme les RH et les directions à l'accompagnement des salariés atteints de cancers. Elle intervient également en accompagnant sur le terrain ces acteurs dans le dialogue avec les équipes concernées. "Le DRH de l'entreprise a contacté notre association, poursuit Nathalie Vallet-Renart. Séverine avait balancé une bombe émotionnelle dans son entourage professionnel : le cancer, c'est la peur de la mort, il n'existe pas une famille qui ne soit pas touchée par cela. Nous avons organisé un moment d'échange dans l'équipe. Nous nous sommes réunis en cercle, afin de parler de leurs peurs et de l'absence de Séverine".

Maintenir - ou non - le lien durant l'absence

L'association organise avec l'entreprise l'aspect relationnel du départ en congé maladie. "Souvent, les services RH nous disent qu'il est interdit d'entrer en contact avec le salarié pendant son arrêt. Evidemment, ils ont raison dans certains cas : on n'appelle pas le salarié si c'est pour lui demander où il a rangé ses dossiers. Mais il est possible d'envoyer un message pour demander des nouvelles." Nathalie Vallet-Renart recommande une fois encore une discussion claire, directement avec le salarié concerné et son équipe. "Souhaitez-vous maintenir un lien avec l'entreprise durant votre congé ? Quel type de lien : appel, e-mail ? Il faut établir les modalités de ce lien avant le départ du salarié."

Une autre question est à anticiper : celle du déroulement du dernier jour du salarié avant son départ. "Est-ce un jour comme les autres ? Déjeunerez-vous ensemble comme si de rien n'était ? Ce sont des questions importantes, insiste la présidente d'Entreprise et cancer : elles préparent le départ de la personne." Enfin, il faut penser à l'intégration de la personne qui remplacera le salarié absent. "Ces nouveaux salariés ne sont pas toujours bien accueillis. Je pense qu'on leur en veut de prendre la place de quelqu'un à qui on est attaché et qui vit quelque chose de difficile."

Collaboration entre médecins généralistes et médecins du travail

La présidente d'Entreprise et cancer est membre du comité stratégique du projet Fastracs, acronyme pour "Faciliter et soutenir le retour au travail après un cancer du sein". Le docteur Jean-Baptiste Fassier, médecin du travail, est à l'origine de ce projet de recherche qui associe patientes, associations, entreprises, chercheurs et professionnels de santé. Leurs objectifs, "développer, implanter et évaluer une intervention pour faciliter le retour au travail, le maintien dans l’emploi et la qualité de vie au travail après un cancer du sein". "En dehors des effets secondaires de la maladie et des traitements, le manque de soutien social voire la discrimination peuvent être des obstacles lors du retour à l'emploi de la salariée, explique le médecin. Par ailleurs, la médecine de ville et les services de santé au travail fonctionnent encore plutôt en silos que de façon coordonnée."

Le projet Fastracs a pour ambition de faciliter le retour pérenne au travail en supprimant ce cloisonnement. "A la fin du congé, le généraliste doit évaluer les besoins de son patient et l’orienter vers une visite de préreprise auprès du médecin du travail, explique Jean-Baptiste Fassier. Les médecins du travail peuvent ensuite faire le lien avec l’encadrement de proximité, la direction, les collègues, pour proposer un aménagement du poste de travail."

Le manager, entre performance et vulnérabilité

Selon le docteur Fassier, il vaut mieux retarder un peu la reprise du travail du salarié, "afin que celle-ci se fasse dans des meilleures conditions". Une façon de viser l'emploi durable, plutôt qu'une reprise précoce entraînant un risque de "repartir dans des arrêts à répétition, et au bout du compte une perte d’emploi".

De leur côté, les ressources humaines doivent aussi anticiper la venue du salarié. "Il faut savoir comment se passera la journée de retour du salarié, et qui l'accueillera, explique Nathalie Vallet-Renart. J'ai vu des situations où les personnes absentes depuis plusieurs mois revenaient au travail, et ce jour-là le manager était en réunion et le RH en RTT ou l’inverse. Il n'y a pas mieux pour donner le sentiment à cette personne qu'elle n'a pas sa place, qu'elle n'est pas attendue."

Dans le processus de retour à l'emploi, le manager de proximité a une importance capitale, insiste Nathalie Vallet-Renart. "Sa position est extrèmement complexe : c'est un manager, mais avant tout un être humain, et il doit concilier performance et vulnérabilité. Il a aussi un enjeu de justice sociale qui est l’équité dans l’équipe." Malgré ses contraintes professionnelles, le manager endosse donc une responsabilité supplémentaire : celle d'épauler le salarié afin qu'il reprenne confiance dans ses capacités. "Ces maladies sont dévastatrices, mais elles font ressortir la plus belle humanité qu’il soit, conclut la présidente d'Entreprise et cancer. C’est dans ces circonstances-là que vous avez la possibilité de décliner de façon opérationnelle les valeurs que vous affichez."

Laurie Mahé Desportes
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