Déconfinement : comment les DRH préparent la reprise du travail

Déconfinement : comment les DRH préparent la reprise du travail

07.05.2020

Gestion du personnel

Désignation de référents Covid-19, formation aux mesures d'hygiène et de distanciation sociale, envoi de masques à domicile, consultation du CSE, communication auprès des salariés … A quelques jours du déconfinement, les DRH s’activent et les règles de cohabitation se précisent. Objectif ? Sécuriser leur reprise d’activité pour éviter tout risque juridique lié à la pandémie.

Masques "grand public" ou chirurgicaux, gestes barrières, flux de circulation, caméras thermiques… Toutes ces appellations un peu techniques sont désormais intégrées aux plans de déconfinement des entreprises. Car sans attendre le protocole national du ministère du travail, publié dimanche, elles ont pris les devants, le plus souvent avec les guides de leurs branches professionnelles, pour encadrer le retour au travail ; le vade-mecum du ministère, permettant de "checker les décisions prises".

Le plan de Schneider Electric comporte ainsi quatre grandes thématiques déclinées en 10 points d’action : mesures sanitaires ; réorganisation du travail ; nettoyage et propreté ; restauration. Celui de l’opérateur d’infrastructures TDF décortique en 22 pages les mesures d’hygiène, l’organisation du travail, les horaires décalées et souligne au passage les dates de livraison des équipements de protection, les noms des fournisseurs, les règles d’utilisation des climatisations…

Les grandes lignes ont été détaillées mardi devant la commission SSCT (santé, sécurité et conditions de travail), puis mercredi et aujourd’hui auprès des commissions locales, avant une présentation en CSE le 13 mai. Chez Messer France, filiale d’un groupe allemand éponyme, spécialisé dans les gaz industriels, alimentaires et médicaux, le plan a été soumis à consultation du CSE mardi après-midi.

Un retour par palier au bureau

Points communs ? Le retour au travail se fera en ordre dispersé.

"Le 11 mai ne sera pas un grand bouleversement pour nous, assure Marc Charpy, DRH de la filiale française (350 salariés). Nous aurons un quart de l’effectif présent sur site, contre 20 % actuellement. La vraie reprise sera le 2 septembre, les mois à venir étant encore très incertains en raison du flou qui entoure la réouverture des établissements scolaires et la période des congés d'été qui va suivre".

Même tonalité chez Randstad, le groupe de travail temporaire (4 000 salariés permanents). Moins de 10 % des salariés, principalement ceux des services généraux, de l'informatique et de la maintenance, dont "la présence physique est indispensable", devraient revenir au siège, à Saint-Denis (93), entre le 18 mai et début juillet. De même, les agences devraient ouvrir progressivement en fonction de la reprise de l’activité ; les salariés qui travaillent depuis le début de la crise sanitaire, notamment avec les secteurs du médical, de l’agro-alimentaire, de la distribution ou de logistique étant placés, jusqu'à présent, en télétravail. "Certains collaborateurs isolés ont pu maintenir une permanence sur place. Au sein de notre filiale, l’Appel Médical, ils étaient équipés de montrés connectées, reliées à un service d’urgence médical", souligne Raphaëlle Ouvry, la nouvelle DRH du groupe.

Chez Schneider Electric (15 000 salariés), qui a renoncé aux aides de l’Etat pour les salariés placés en activité partielle, le retour sera également graduel, entre 15 % et 20 % retrouveront le chemin du bureau dans les trois prochaines semaines. Avec, parmi les équipes prioritaires, celles qui ont travaillé "en mode dégradé" le temps du confinement comme la R&D.

Idem chez TDF (1500 salariés). Hormis pour 500 salariés qui ont poursuivi leur activité opérationnelle pendant le confinement, le retour se fera par paliers, avec des groupes en alternance quelques jours par semaine à partir du 2 juin jusqu’aux vacances d’été. "Nous ne devrons jamais dépasser 50 % de l’effectif habituel, insiste Christophe Maximilien, DRH du groupe. D’ici là, il faudra organiser service par service et région par région, la rotation du personnel".

Gestion du personnel

La gestion des ressources humaines (ou gestion du personnel) recouvre plusieurs domaines intéressant les RH :

- Le recrutement et la gestion de carrière (dont la formation professionnelle est un pan important) ;
- La gestion administrative du personnel ;
- La paie et la politique de rémunération et des avantages sociaux ;
- Les relations sociales.

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Le télétravail reste la norme

Le télétravail reste donc la norme, conformément aux consignes du gouvernement. Il sera même recommandé jusqu’à fin septembre pour les salariés de Carglass, le spécialiste de la réparation de vitrages de véhicules. Pas question, en effet, de faire revenir les salariés au sein des sièges sociaux. "Seules les personnes n’ayant pas de conditions de télétravail acceptables (logements exigus, enfants à charge…) pourront revenir", précise Stéphanie Fallas, la DRH. A Poitiers, au sein du centre d’appel qui emploie 200 collaborateurs, l’objectif est de passer en télétravail de 12 % à 50 % des salariés en mai. Une radio d’entreprise a même vu le jour pour maintenir un contact journalier.

Pour l’heure, aucune de ces entreprises ne prévoit de mettre en place l’activité partielle individualisée. Mais rien n’est figé, les inconnues sur l’évolution de l’épidémie demeurent.
Aussi, "toutes les trois semaines nous ferons un point avec les représentants du personnel pour assouplir ou renforcer nos règles en fonction de l'évolution du virus", assure Christophe Maximilien.

Mesures d’hygiène drastiques

Pour les salariés qui regagneront leur poste, les consignes sont draconiennes. En amont, Messer France a déjà envoyé au domicile des salariés un kit contenant 20 masques, du gel hydroalcoolique et un document rappelant les gestes barières. Idem chez TDF. La plupart des DRH ont anticipé les commandes de masques, tous ne les ont pas encore reçus. "Le sujet reste tendu", avoue un DRH. Notamment avec la difficulté de trouver des masques chirurgicaux. De même, les lingettes désinfectantes font défaut.

Le nouveau souci de l’hygiène va connaître une place grandissante. Partout, le nettoyage des bureaux sera quotidien, voire aura lieu plusieurs fois par jour, notamment aux points de contact, imprimantes, poignées de porte, ascenseurs. Selon les consignes du gouvernement, les locaux fermés doivent être aérés 15 minutes trois fois par jour.

Chez TDF, un référent Covid sera désigné pour gérer les dotations de masques sur chaque site, à savoir cinq marques en tissu à l’arrivée du salarié puis deux masques chirurgicaux par jour. Chez Schneider, une formation de 45 minutes aux mesures d'hygiène et de distanciation sociale, est programmée pour tous les collaborateurs qui reviennent au bureau. Téléchargeable sur smartphone, elle peut être suivie en amont, et sera validée impérativement par le personnel de l’accueil de l’entreprise.

Messer France publie aujourd’hui une newsletter "spécial déconfinement" pour rappeler les consignes de sécurité.

Prise de température proposée

Si l’interdiction des tests de dépistage décidée par le gouvernement a été bien accueillie, la plupart des DRH jugeant cette mesure trop intrusive et "relevant de la responsabilité individuelle du salarié", la prise de température, malgré son caractère non obligatoire, devrait être plus systématique. Chez TDF, Schneider, et Cadremploi, une filiale du Figaro, ce sera oui. "Le service médical mettra à disposition du personnel des thermomètres, sur la base du volontariat pour éviter de nouveaux foyers de contaminationé", indique Lise Ferret, DRH de Cadremploi. "Au-delà de 38°, la personne n’est pas autorisée à entrer sur le site. Nous l’invitons à se faire dépister. Et en cas de refus, le salarié est renvoyé", précise Dominique Laurent, DRH de Schneider Electric France qui déléguera ce contrôle aux sauveteurs-secouristes de l’entreprise (un par site).

"Prendre la température est fait pour rassurer, indiquait, Antoine Frérot, le PDG de Veolia, mardi dernier, lors d’une conférence LHH (ex Altedia). La mesure a été applaudie par les salariés qui sont restés sur le terrain durant les sept semaines de confinement".

Selon une enquête de l’ANDRH, dévoilée le 30 avril avril, la moitié des DRH sondés était favorable à la prise de température à l’entrée des locaux. Ils étaient en revanche plus réticents sur la mise en place d’un tracking au niveau de l’entreprise : un tiers seulement (33 %) se prononce favorablement pour à la mise en place d’une application de type StopCovid. Principales raisons évoquées : le refus du personnel (74 %), le respect du RGPD (56 %) et le secret médical (54 %).

Randstad réfléchit, de son côté, à l’opportunité d’installer des caméras thermiques.

4m2 par poste, 1,50 m de distanciation sociale

Côté organisation du travail, là encore les consignes sont très strictes pour limiter la contagion. Chez Cadremploi, les open-spaces sont repensés pour permettre un minimum de quatre mètres carrés par poste et une distanciation sociale de 1,50 mètres ; certains bureaux seront supprimés et une organisation en quinconce est privilégiée, "on retire une chaise sur deux", souligne Lise Ferret.

Pour limiter la cohabitation du personnel, les horaires flexibles sont proposés. Des marquages seront indiqués au sol dans les couloirs de circulation pour respecter les gestes barrière. "Cela veut dire qu’il faut anticiper les déplacements au sein de l’entreprise, dans les ascenseurs, les couloirs, les escaliers", poursuit la DRH.

A l’extérieur aussi, les déplacements ont également été revus. Chez Messer France, les "commerciaux vont se déplacer dans une zone où ils peuvent faire un aller et retour dans la journée, maximum 300 kilomètres pour éviter l’hôtel, précise Marc Charpy. Les rendez-vous devront être organisés et correspondre à des objectifs précis".

Chez Schneider, la cantine sera fermée, des paniers-repas seront proposés aux salariés.

Alerte des organisations patronales

Reste toutefois un écueil de taille, celui de l’insécurité juridique qui pèse sur les employeurs. L’alerte a été lancée ce week-end par les organisations patronales, le Medef, la CPME et l’U2P, qui indiquent dans un courrier commun adressé à la ministre du travail qu’elles se disent prêtes à "assumer l’obligation de moyens qui est la leur" tout en mettant en garde contre "d’éventuelles dérives". "Il est impératif de limiter et de clarifier le périmètre de cette obligation pour éviter d’éventuelles mises en cause de la responsabilité civile et pénale de l’employeur qui a fait diligence", ont fait valoir les syndicats patronaux.  

Un argument qui a contribué, selon Lise Ferret de Cadremploi, "à ne pas obliger les collaborateurs à revenir avant le 11 mai. On espère que la réglementation va être précisée dans les jours qui viennent".

Des textes d'"une valeur juridique à géométrie variable"

"Le protocole du ministère du travail est un texte volant non identifié, observe Dominique Laurent. Toutes ces mesures sont utiles mais quel est leur caractère légal? Sont-elles opposables? L’une des grandes difficultés que pose la gestion de cette crise est de jongler avec un empilement de textes, de notes, de fiches-métiers qui s’apparente à un millefeuille présentant une valeur juridique à géométrie variable". A ses yeux, des contentieux juridiques pourraient voir le jour, notamment en cas de refus d’un salarié de prendre sa température à l’entrée du lieu du travail. "Dans ce cas, l’employeur est tenu de lui verser le salaire correspondant à la journée de travail perdue. S’il télétravaille, cela ne pose aucun problème. A l’inverse s’il ne télétravaille pas, il est payé à 100 % par l’entreprise. Or, des litiges pourraient se développer, soit parce que la personne ne sera pas rémunérée en totalité ; soit parce qu’elle abuse de ce droit".

Faute inexcusable de l’employeur

Dominique Laurent estime, toutefois, que la responsabilité pénale de l’employeur pourrait être limitée. "Contrairement au risque amiante, il sera très difficile pour un salarié d’apporter la preuve, c’est-à-dire d’établir un lien de cause à effet entre le travail et la contraction du virus, sauf si l'entreprise a été très défaillante dans la mise en place d'un plan de prévention sérieux". Ce que confirme Alexis Ducos, président de @Izibizness, un cabinet de conseil RH. "A défaut, on peut penser que le salarié serait en droit d’invoquer la faute inexcusable de l’employeur et donc d’engager la responsabilité pénale de celui-ci, dès lors qu’il ne pouvait pas méconnaître les risques liés à l’épidémie".

Amazon l’a d’ailleurs appris à ses dépens. La cour d’appel de Versailles a rendu le 30 avril un jugement donnant raison aux syndicats qui réclamaient une réelle évaluation des risques liés au coronavirus. D’où la nécessité pour Alexis Ducos de remettre à jour le document unique d’évaluation des risques, pierre angulaire du dispositif.

C’est déjà chose faite chez Schneider, TDF, Carglass, Messer France et Cadremploi. Le process est en cours de discussion avec les partenaires sociaux chez Randstad.

Anne Bariet
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