Attirer les jeunes vers des mandats : mission impossible ?

Attirer les jeunes vers des mandats : mission impossible ?

17.10.2017

Représentants du personnel

Précarité de l'emploi, crainte d'être discriminé, difficultés à concilier l'exercice du mandat à une charge de travail pas toujours revue à la baisse, etc. sont autant de freins à l'engagement des jeunes dans la représentation du personnel. Un constat négatif qui n'a pas empêché experts et syndicalistes, lors d'une table ronde organisée par le réseau Cezam, d'identifier des pistes d'action.

Comment favoriser l'engagement des jeunes salariés ? Cette question était au coeur d'une table ronde organisée à Angers le jeudi 12 octobre dans le cadre de la deuxième édition de "L'Observatoire" du Cezam Pays de la Loire. Lors de cet échange, Camille Dupuy, sociologue, Julie Pineau, chargée de projet pour l'association Astrees et Antoine Lelarge, responsables jeunes de la CFDT Pays de la Loire, ont identifié plusieurs leviers d'action mais surtout mis en lumière les nombreux obstacles à la prise de mandats pour les jeunes en entreprise (*).

Pas d'engagement sans stabilité dans l'emploi
Le premier frein à l'engagement des jeunes salariés apparaît être l'emploi précaire : "Le taux de syndicalisation des moins de 35 ans n'est que de 5%, ce taux tombe même à 2% pour les moins de 25 ans, constate la sociologue Camille Dupuy. Pour expliquer ce mauvais chiffre, il est souvent avancé que les jeunes seraient plus individualistes et feraient preuve de défiance à l'égard des actions syndicales. Selon les observations de notre équipe de recherche, cette statistique tient en réalité à la position des jeunes sur le marché du travail, énonce-t-elle. Ils passent tous par une période de précarité plus ou moins longue, et c'est cette précarité qui empêche la syndicalisation. Ceci est confirmé par les grandes enquêtes : quand on interroge les travailleurs, les jeunes manifestent davantage de sympathie à l'égard des syndicats et instance représentatives du personnel que le reste de la population active. Si les jeunes sont moins souvent engagés, c'est principalement parce qu'ils ne sont pas en position de le faire". Une affirmation relayée par Julie Pineau, qui a interrogé 700 jeunes partout en France dans le cadre du projet "Dessine-moi le travail" : "Pour les intérimaires et les CDD, le syndicalisme est perçu comme un luxe que seuls les salariés en contrat à durée indéterminée peuvent se permettre. À leurs yeux, se syndiquer c'est faire une croix sur la stabilité", regrette la chargée de mission au sein d'Astrees (Association travail emploi europe société). Il existe presque autant de jeunesses que de jeunes, les attentes d'un jeune en mission locale à Reims et celles d'un salarié d'une grande entreprise pouvant être très différentes, mais leur première préoccupation reste d'acquérir une stabilité dans l'emploi et un salaire permettant de se loger et d'acheter une voiture".

Représentants du personnel

Les représentants du personnel sont des salariés élus ou désignés chargés de représenter les salariés de l’entreprise avec des missions spécifiques selon l’instance représentative du personnel (IRP) à laquelle ils appartiennent. Il y a quatre grandes IRP : les DP, le CE, CHSCT et les délégués syndicaux.  Au 1er janvier 2020, l’ensemble des IRP (hormis les délégués syndicaux) devront fusionner au sein du CSE.

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"En tant que militant, il faut aller vers ces travailleurs précaires"
Dans le cadre de ses entretiens, Julie Pineau a également perçu chez les jeunes un changement d'état d'esprit susceptible de les éloigner de la représentation du personnel : "Ils ont parfaitement intégré la fin des carrières linéaires. C'est pourquoi lorsqu'il y a rupture du contrat de travail, le réflexe ce n'est plus nécessairement de se tourner vers les élus du personnel pour essayer de conserver leur poste mais plutôt de changer de boulot". Pour Antoine Lelarge, ces constatations invitent les militants syndicaux à revoir leurs actions et priorités : "Lutter contre la précarité, c'est mettre les jeunes en position de s'engager, soutient le responsable jeunes de la CFDT Pays de la Loire. En entreprise, il est aussi impératif d'aller vers des publics le plus souvent négligés : intérimaires, CDD, alternants, stagiaires, etc. Nous avons aussi développé un mécanisme de pré-adhésion des jeunes, où pendant 6 mois on les traite comme des adhérents à l'exception de l'accès à certains services confédéraux, mais sans exiger le versement de cotisations. Cela permet de tisser des liens et jusqu'ici les résultats sont bons", assure-t-il.
La discrimination syndicale, une crainte difficile à écarter

Reste qu'adhérer à un syndicat ou prendre un mandat représentatif, c'est aussi s'exposer à un risque de discrimination, a rappelé l'un des 200 élus présents dans l'amphithéâtre : "Dans mon entreprise, on s'appelle entre nous les "syndibloqués", témoigne-t-il. Parce que s'investir dans la représentation du personnel c'est abandonner tout espoir de progression professionnelle. Et ce, alors même que plusieurs élus n'ont pas d'étiquette syndicale et que le dialogue social est plutôt développé !". "La discrimination est indéniablement un autre frein important à la syndicalisation, confirme Camille Dupuy. C'est pourquoi il est important de faire connaître les instances représentatives du personnel. Plus on est nombreux à s'investir dans l'entreprise, plus on se prémunit d'éventuelles discriminations".

Autre frein soulevé dans l'auditoire : le climat des entreprises qui met de plus en plus les salariés en situation de concurrence. "Comment exercer mon mandat et rester compétitive sur mon poste lorsque l'employeur n'adapte pas ma charge de travail ?, interroge une élue. Quand je prends des heures de délégation mon travail est simplement réparti entre mes collègues, ce qui crée des tensions. Au final, on se trouve pris dans une situation où l'on ne peut pas s'investir pleinement ni dans son emploi, ni dans la représentation du personnel". Et Antoine Lelarge d'acquiescer : "Mais tu travailles demain ?" C'est une question que me posent mes collègues parfois, alors que je dois passer toute la journée en réunion avec l'employeur. Donc oui, je travaille. L'une des solutions à cette difficulté d'organisation dans l'entreprise, c'est la valorisation des parcours syndicaux. Sur ce point la loi Rebsamen a marqué une avancée avec les entretiens de début et de fin de mandat, mais il faut aller plus loin. Le compte personnel d'activité (CPA) est également un plus, mais les choses évoluent trop lentement pour encourager les jeunes à s'engager", concède-t-il.

(*) NDLR : un échange animé par Bernard Domergue, rédacteur en chef d'actuEL-CE.fr

Julien François
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