IA : la CFDT utilise les algorithmes pour faire campagne dans le public

IA : la CFDT utilise les algorithmes pour faire campagne dans le public

19.11.2018

Représentants du personnel

Des algorithmes au service de l'action syndicale : pour la campagne des élections professionnelles dans la fonction publique, la CFDT expérimente ces techniques d'intelligence artificielle (IA) proposées par l'entreprise Liegey Muller Pons. Les militants peuvent utiliser des cartes pour voir quels établissements offrent le plus de "potentiel électoral".

Le 6 décembre prochain, 5,2 millions de fonctionnaires de l'Etat, des hôpitaux et des collectivités territoriales choisiront leurs représentants lors des élections professionnelles. Le scrutin est d'importance, notamment pour la mesure de l'audience nationale interprofessionnelle des confédérations syndicales, la CFDT, déjà première dans le privé, ayant pour objectif de devenir le premier syndicat français à cette occasion en doublant la CGT. C'est sans doute cet objectif qui explique que la CFDT ait choisi d'expérimenter le recours à l'informatique algorithmique pour la conduite de sa campagne électorale. Quatre fédérations de la CFDT (interco, santé-sociaux, Sgen-Fep, F3C) ont invité leurs syndicats à utiliser les outils mis à leur disposition par l'entreprise Liegey Muller Pons, à laquelle la CFDT a eu recours (*).

Des cartes pour choisir les sites où faire campagne en priorité

Ces outils, ce sont des cartes départementales sur lesquelles figurent les établissements que les militants sont susceptibles de visiter pour convaincre les salariés de voter CFDT. "Cela nous change des cartes ouvrières épinglées au mur et dont les gommettes tombent régulièrement", a plaisanté Claire Le Calonnec, secrétaire générale de la fédération Interco lors des deux journées organisées par la CFDT Cadres sur l'intelligence artificielle, à Paris, les 15 et 16 novembre. Une syndicaliste qui ne cache pas que sa première réaction aux propositions de l'entreprise spécialisée dans les outils permettant une communication d'influence était le scepticisme : "J'ai d'abord été frileuse, car cette approche était loin d'une campagne syndicale classique. Mais mon jugement a changé quand ils ont conclu que le principal était de faire du porte à porte. A partir de là, on pouvait se parler et travailler ensemble". 

Des sites en vert, orange ou rouge

Sur ces cartes de campagne, les établissements (la seule fonction publique territoriale compte 45 000 employeurs !) sont classés en vert, en orange ou en rouge. La couleur indique que, selon les données recueillies par Liegey Muller Pons (données publiques relatives aux élections, avec une évolution des votes et de l'abstention, et données CFDT "nettoyées" et retraitées, mais pas de données résultants des réseaux sociaux), les établissements sont plus ou moins intéressants à visiter pour espérer améliorer le vote en faveur de la CFDT.

En rouge figurent les endroits déconseillés, car la population de l'établissement est peu susceptible de rallier la CFDT, par exemple parce que d'autres organisations syndicales sont solidement implantées et que les salariés changent peu leurs habitudes de vote ou parce que l'employeur local est notoirement hostile à tout syndicat.

En orange figurent les établissements moyennement intéressants à visiter et, en vert, les établissements à visiter en priorité, notamment parce que leur électorat semble volatil avec une forte proportion d'abstentionnistes, supposés moins difficiles à convaincre que des salariés ayant déjà voté pour d'autres syndicats. C'est ce que Sibylle Meffre, de la société Liegey Muller Pons, appelle le "potentiel électoral" : "Il est plus facile de faire voter CFDT des personnes éloignées du monde syndical, et il y en a plus que ce qu'on imagine dans la fonction publique, que des personnes qui ont voté toute leur carrière CGT, par exemple". Autrement dit, il s'agit de maximiser l'effet des visites militantes de terrain.

Optimiser des "ressources militantes limitées"

"Les militants ont utilisé cet outil pour la campagne électorale. Il a d'autant plus été jugé intéressant par les équipes avaient déjà réfléchi à leur stratégie électorale, et que cela leur permettait de confronter leurs connaissances et leur stratégie aux suggestions des cartes : "avons-nous bien travaillé ? Faut-il changer notre approche ? N'avons-nous pas des trous dans la raquette ?" D'autres équipes ont fait le choix de tout rejeter en bloc", retrace Claire Le Calonnec. Bien sûr, précise Sibylle Meffre, "rien ne pourra remplacer la connaissance et l'expertise d'un militant installé depuis des années, et qui maîtrise parfaitement sa zone. Mais ce militant modèle n'existe pas partout et il est donc intéressant d'avoir un portrait robot des différents établissements. Cela permet au syndicat de faire ensuite des choix de campagne, car les ressources militantes sont limitées". 

Effet attendu : plus de présence sur le terrain et davantage d'agents touchés

Que donnera cette expérimentation, qui a nécessité un gros travail préalable de recueil et de traitement des données (publiques pour les élections) ou syndicales pour la connaissance du terrain afin que les algorithmes puissent traiter ces informations ? La CFDT se montre prudente. "Rendez-vous le 6 décembre, mais attention, avertit Claire Le Calonnec, si on gagne, cela ne voudra pas dire que c'est grâce aux algorithmes. Le travail militant est quand même ce qui compte le plus ! Il sera difficile de mesurer l'apport de l'intelligence artificielle".

Interrogée sur ce point, Sibylle Meffre évoque un bilan quantitatif et qualitatif à mener après les résultats : l'utilisation des algorithmes devrait entraîner, souligne-t-elle, une présence CFDT plus forte sur le terrain et donc peut-être une évolution du taux d'abstention. Hormis la CFDT, l'Unsa a eu recours, mais de façon plus limitée, aux services de Liegey Muller Pons qui propose par ailleurs aux entreprises"des technologies pour comprendre et influencer l'opinion à un niveau très fin". Une approche pour l'instant inédite dans le monde syndical mais que souhaite déjà utiliser dans le secteur privé Thierry Mazure, secrétaire général de la fédération PSTE (protection sociale, travail, emploi) de la CFDT : "Nous sommes en 2018 et si nous voulons faire de la CFDT la première organisation syndicale, il faut nous en donner les moyens. Tout en gardant notre éthique et nos valeurs, utilisons les outils qui nous rendront plus forts, et cela nous libérera plus de temps pour aller voir les salariés et les agents".  

(*) Ces fédérations regroupent les secteurs suivants. Interco : collectivités territoriales, ministères (Intérieur, Justice, Solidarité, Affaires étrangères), habitat, eau, etc. Santé-Sociaux : sanitaire, social, médico-social, etc. Sgen-Fep : éducation nationale et enseignement. F3C : culture, postes, distribution, sport, animation, etc.

 

"S'approprier la culture des données, un enjeu collectif"

Il faut une très large diffusion et une appropriation par le plus grand nombre possible de "la culture des données"  : c'est l'une des idées fortes des deux journées organisées par la CFDT cadres sur l'intelligence artificielle. "Ne fantasmons pas sur la protection apportée par le RGPD, le règlement général de protection des données. Car qui va lire les 15 pages d'informations préalables à votre consentement que vous infligent Google ou Facebook ? La meilleure protection passe par la culture informatique et libertés", a ainsi lancé Jean-Emmanuel Ray. Le professeur en droit du travail s'est montré affligé par le nombre de traces sur les réseaux laissés par les adolescents et jeunes adultes, c'est à dire par l'absence de recul des individus face à la possible collecte de leurs données personnelles. Et il a raconté cette anecdote pour signaler la grande différence existant entre le droit et la réalité : "Si vous indiquez "personnel" sur un courriel, on ne pourra pas le lire. Quand je dis cela à mes étudiants en droit, ils m'écoutent. Quand je dis la même chose aux étudiants des Mines, l'amphi entier éclate de dire. Mais Monsieur, me disent-ils, quand on fait de l'informatique, on voit le contenu du message en même temps que son intitulé, on ne va pas baisser les yeux de l'écran ! Et puis, quand on s'ennuie, tout le monde lit les messages..."

S'appuyer sur cette culture des données pour en faire un enjeu collectif et syndical : c'est l'approche défendue par Laurent Mahieu, secrétaire général de la CFDT Cadres, et Marylise Léon, secrétaire générale adjointe de la CFDT. "Il nous faut mener un important travail de vulgarisation et de formation sur le sujet (..) Et l'IA, dont on dit qu'elle va permettre aux cadres de se concentrer sur les tâches complexes, repose la question de la charge de travail : peut-on ne faire qu'un travail composé de tâches complexes ?", a dit le premier. "Nous défendons une IA (intelligence collective) inclusive et responsable. Cela demande de l'anticipation et du dialogue social alors que le changement va très vite. A nous de faire d'un progrès technologique un progrès social", a conclut la seconde. 

 

 

 

Représentants du personnel

Les représentants du personnel sont des salariés élus ou désignés chargés de représenter les salariés de l’entreprise avec des missions spécifiques selon l’instance représentative du personnel (IRP) à laquelle ils appartiennent. Il y a quatre grandes IRP : les DP, le CE, CHSCT et les délégués syndicaux.  Au 1er janvier 2020, l’ensemble des IRP (hormis les délégués syndicaux) devront fusionner au sein du CSE.

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