Le CSE central d'EDF envisage un droit d'alerte économique

Le CSE central d'EDF envisage un droit d'alerte économique

23.01.2022

Représentants du personnel

Philippe Page Le Mérour, secrétaire du CSE central d'EDF et élu CGT, vient d'inscrire à l'ordre du jour de la prochaine réunion du CSEC, prévue le 4 février, un droit d'alerte économique, à la suite des décisions du gouvernement sur la vente à bas prix de l'électricité de l'opérateur. Interview.

Comme secrétaire du CSE central d'EDF, vous êtes inquiet pour les comptes de l'entreprise après la décision du gouvernement concernant la vente d'électricité à bas prix...

Nous avons décidé d'enclencher la procédure en vue de lancer notre droit d'alerte économique car nous estimons que les annonces du gouvernement vont entraîner une situation économique préoccupante à EDF, qui emploie 63 000 personnes dans la maison mère et 160 000 dans le groupe (1).

J'ai signé un ordre du jour avec un point sur le droit d'alerte économique 

 

J'ai donc signé hier (Ndlr : jeudi 20 janvier) l'ordre du jour de la prochaine réunion du comité social et économique central (CSEC) d'EDF prévue le 4 février. Lors de cette réunion, nous allons poser à la direction d'EDF toutes les questions que nous avons au sujet des conséquences économiques de la décision du gouvernement sur la vente de notre électricité (lire notre encadré). La liste est longue, nous sommes en train d'y travailler. Nous aurons les réponses de la direction dans une autre séance. En fonction de ces réponses, nous confirmerons ou non notre droit d'alerte en lançant le cas échéant une expertise. 

Pourquoi jugez-vous la situation d'EDF préoccupante ? 

En tant que syndicalistes, nous sommes bien sûr sensibles au fait qu'il faille maîtriser le prix de l'électricité pour nos concitoyens. Mais les annonces du gouvernement reviennent à piller l'entreprise au profit de nos concurrents. En tant que représentants des salariés d'EDF, nous devons réagir. C'est d'ailleurs à la demande de toutes les organisations syndicales représentatives de l'entreprise (CGT, CFE-CGC, CFDT et FO) que j'ai signé l'ordre du jour engageant la procédure d'alerte économique. Les intérêts du personnel sont directement menacés par la décision du gouvernement qui va coûter au moins 8 milliards à EDF. 

Expliquez-nous votre analyse...

Depuis 2010, la loi Nome, que nous avions combattue, exige déjà qu'EDF livre 25% de son électricité aux concurrents car l'électricité nucléaire, tout le monde la critique mais tout le monde en veut du fait de son prix. Du fait de cette obligation, 1 réacteur nucléaire sur 4 travaille en fait pour la concurrence. A l'origine, cette loi prétendait "initier" la concurrence et donner un peu de temps aux concurrents d'EDF pour leur permettre d'investir dans des moyens de production.

EDF va devoir vendre 40% de sa production à un prix très faible, et à ses concurrents !

 

Ce qu'ils n'ont jamais fait, ils se contentent d'être des revendeurs. Pour répondre à la flambée des prix de l'énergie sur les marchés de gros, le gouvernement exige désormais de relever le plafond de 25% pour le porter à 40% de sa production. Autrement dit, EDF va devoir vendre à ses concurrents 40% de sa production nucléaire à un prix très faible : la première tranche à 42€, et les tranches suivantes à 46€, sachant que les prix du marché varient actuellement de 250 à 300€ ! C'est de la vente à perte. Et ce n'est pas tout. Comme EDF n'a du coup plus la capacité de fournir ses propres clients, y compris les particuliers, elle va devoir elle-même acheter de l'électricité au prix fort du marché, et parfois même aux concurrents auxquels elle aura vendu son électricité à un tarif très bas ! 

Ces contraintes vous semblent menacer le modèle économique d'EDF ? 

En effet ! Au point que nous nous demandons comment notre direction va bien pouvoir présenter un budget en février ! La décision du gouvernement de relever le plafond dont je vous parlais va entraîner une perte estimée entre 8 et 10 milliards d'euros pour EDF, alors que l'entreprise a l'habitude d'investir chaque année 15 milliards d'euros sur le réseau, le parc nucléaire, l'hydraulique, le renouvelable, etc.

 EDF va perdre la moitié de sa capacité d'investissement

 

EDF se verrait amputer 50% de sa capacité d'investissement annuel.Nous risquons donc de générer une nouvelle dette. De plus, comme l'action d'EDF en bourse s'est "cassée la figure" depuis les annonces du gouvernement, les agences de notation, qui notent le service public comme elles notent des fabriquants de boites de conserves, ont dégradé sa note, si bien qu'EDF ne peut plus emprunter sauf à un coût exhorbitant. Avec la vente à perte et la hausse du coût de l'emprunt se pose clairement la capacité à maintenir un niveau d'investissement suffisant, je pense notamment aux chantiers de carénage des réacteurs nucléaires. On se retrouve dans une situation financière pour le moins préoccupante. C'est presqu'un cas d'école !  

Votre direction est elle-même mise devant le fait accompli par le gouvernement. Qu'attendez-vous donc d'un droit d'alerte ? 

Notre action vise la défense des salariés, des métiers et des capacités d'investissement de l'entreprise, mais elle va au-delà : nous défendons la mission de service public de notre entreprise.

Nous voulons montrer qu'il y a d'autres solutions 

 

Il y a d'autres solutions, selon nous, pour maîtriser les coûts de l'électricité. Si nous exerçons notre droit d'alerte,  nous poserons la question de la façon dont le tarif de l'électricité est aujourd'hui fixé, et qui est pour nous complètement à revoir. Nous avons une réaction forte contre les annonces du gouvernement, mais nous ne voulons pas non plus tomber dans les recettes du projet Hercule de l'an dernier, qui équivaut pour nous à un démantèlement de l'entreprise. 

 

(1) Le renouvellement des 47 CSE d'EDF SA est prévu en novembre 2023. 

 

Tarif et marché de l'électricité : la décision du gouvernement 

Pour éviter la flambée du tarif de l'électricité, qui aurait pu atteindre +35% au 1er février, le gouvernement a décidé début "d'augmenter de 20 térawattheures (TWh) le volume d'électricité vendu à prix réduit par EDF à ses concurrents, pour le faire passer à titre exceptionnel de 100 à 120 TWh/an à vendre davantage d'électricité à un prix". 

Selon le gouvernement, cette décision profitera à tous les consommateurs (particuliers, collectivités et professionnels) et permettra de limiter la hausse des tarifs de l'électricité à hauteur de 4%. 

► Outre l'engagement de la procédure du droit d'alerte au CSEC, cette décision du gouvernement a entraîné un appel à la grève intersyndical (FNME-CGT, FO, CFE-CGC, CFDT) pour les salariés d'EDF pour le 26 janvier. 

 

Représentants du personnel

Les représentants du personnel sont des salariés élus ou désignés chargés de représenter les salariés de l’entreprise avec des missions spécifiques selon l’instance représentative du personnel (IRP) à laquelle ils appartiennent. Il y a quatre grandes IRP : les DP, le CE, CHSCT et les délégués syndicaux.  Au 1er janvier 2020, l’ensemble des IRP (hormis les délégués syndicaux) devront fusionner au sein du CSE.

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Bernard Domergue
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