Qu'avons-nous en commun avec la Commune de Paris, 150 ans après ?

Qu'avons-nous en commun avec la Commune de Paris, 150 ans après ?

17.03.2021

Représentants du personnel

Il y a 150 ans, le 18 mars 1871, en pleine guerre entre la France et la Prusse, la prise de l'Hôtel de ville par le peuple de Paris donnait le départ de l'insurrection connue sous le nom de Commune de Paris. Un pan d'histoire pas toujours très bien connu des Français qui vit un Paris alors populaire vouloir se gouverner seul. Nous avons demandé à l'historienne Ludivine Bantigny, qui publie "La Commune au présent", de nous éclairer sur le contexte de cet événement et de nous dire si la Commune peut encore faire sens en 2021...

Ludivine Bantigny, vous être historienne, maîtresse de conférences à l'université de Rouen, et vous travaillez sur les mouvements sociaux. Vous venez de publier "La Commune au présent" (1), un ensemble de lettres que vous adressez aux révolutionnaires de 1871, par lesquelles vous racontez, en prenant fait et cause pour la Commune, l'histoire de cette insurrection populaire qui s'est terminée dans un bain de sang. Pouvez-nous tout d'abord nous rappeler le contexte de l'époque : la France est en guerre, une guerre qui tourne au fiasco et à la chute de l'empereur Napoléon III et à l'avènement de la République... 

Le contexte social, à la fin du second empire, est marqué par de nombreuses grèves et luttes sociales, avec des mobilisations ouvrières et républicaines qui ont préparé la Commune de Paris. Quant au contexte militaire, il est en effet dramatique. Nous sommes à la fin de l'hiver 1871, à l'approche du printemps. La guerre avec la Prusse s'est achevée par une défaite humiliante pour l'armée française.

 En 1871, la ville est assiégée, les Parisiens ont faim et froid

 

C'est une guerre que ni le peuple de Paris ni le peuple français n'ont voulu, c'était une décision de l'empereur Napoléon III qui pensait là redresser son blason et qui subit un échec cinglant.  En 1871, donc, Paris se trouve assiégée par les troupes prussiennes, l'hiver est très rigoureux, les Parisiens ont faim et froid, les plus aisés ont quitté la capitale pour se réfugier dans ce qu'on appellerait aujourd'hui leur résidence secondaire. C'est donc un Paris populaire, un Paris ouvrier, pas du tout celui d'aujourd'hui car Paris, à l'époque, ce sont 500 000 ouvriers pour 2 millions d'habitants, qui se soulève dans une révolution populaire en prenant l'Hôtel de ville le 18 mars 1871. Les Parisiens s'opposent au gouvernement qui s'est réfugié à Versailles. Cette installation à Versailles, le peuple parisien la considère comme un affront, comme une trahison car Versailles, c'est la ville des rois. 

Pourquoi cette révolte populaire se produit-elle alors qu'avec la chute de Napoléon III, la République vient d'être proclamée en France ?

Il faut avoir à l'esprit que le peuple de Paris est alors très vigilant, voire très méfiant à l'égard de ces républicains qui ont pris le pouvoir par autoproclamation le 4 septembre 1870 (lire notre article). Dans le peuple est en effet très présent le souvenir de ce qui s'était passé lors de la république précédente, en 1848 : au bout de quelques mois, le gouvernement républicain avait décrété la répression dans le sang de l'insurrection ouvrière. Il y avait eu 1 500 morts.

Le peuple parisien n'a pas confiance du tout dans les personnes qui ont pris le pouvoir pour remplacer l'Empereur 

 

 

Les Parisiens ne font donc pas crédit au nouveau gouvernement républicain, il les voit comme des bourgeois prêts à tout pour éviter une nouvelle révolution. Le peuple parisien refuse l'idée de négocier la fin de la guerre avec la Prusse sur la base d'une défaite. Le peuple ne veut pas se voir placé sous la tutelle de cet ennemi qui assiège la ville, car ce serait accepter de payer sur ses deniers, sur ses impôts, une très lourde indemnité au vainqueur, cette Allemagne nouvellement constituée. Le dernier élément qui explique cette défiance à l'égard du nouveau gouvernement républicain, c'est la grande fragilité de cette république : les élections législatives de février 1871 donnent une large majorité à une assemblée monarchiste. Aujourd'hui, nous savons que cette république va perdurer jusqu'en 1940, mais à l'époque, tout le monde était persuadé que les monarchistes et bonapartistes allaient renverser très vite ce nouveau régime. 

Pourquoi cette insurrection a-t-elle été appelée la Commune ?

Trois éléments d'explication. D'abord, c'est une référence aux communes médiévales, c'est-à-dire à ces villes affranchies qui, comme Paris l'avait été avec Etienne Marcel, le prévôt des marchands au XIVe siècle, sont restées dans la mémoire comme une volonté d'indépendance par rapport au pouvoir royal.

La Commune, c'est le commun, le partage 

 

Ensuite, plus près de 1871, il y a aussi le souvenir de la "grande" révolution et de la commune de Paris mise en place en 1792 et 1793, et ce souvenir révolutionnaire est très présent dans les esprits à l'époque de la Commune : on dit alors "nos pères" pour désigner les sans-culottes. Enfin, la Commune, c'est le partage, c'est ce que nous avons en "commun", c'est l'idée d'organiser une société du bien commun. Il ne s'agit pas simplement d'une demande de droits municipaux, d'un affranchissement de Paris, mais d'un projet d'une entité politique propre capable de revoir en profondeur les conditions sociales, les conditions économiques, le rapport au travail, et qui s'attaque aux injustices sociales. 

En vous lisant, on découvre en effet ces coopératives, ces ateliers sans patron, et cette idée, déjà, d'une égalité de traitement entre les femmes et les hommes. Un programme utopique ?

Utopique, pas tant que cela puisque ces aspirations ont été réellement mises en oeuvre ! Pendant la Commune, il y a eu une très forte aspiration à l'égalité, notamment entre les femmes et les hommes, mais s'est manifestée également cette volonté de se débarrasser de ce qu'on nomme alors les "parasites", les "intermédiaires", les "exploiteurs". La Commune, c'est une sorte d'auto-organisation des travailleurs, c'est la volonté de s'organiser de façon solidaire, en coopérative, en syndicats...

Et à l'époque les droits du syndicalisme étaient loin d'être assurés...

L'empire avait tout de même concédé une forme de libéralisation des droits, avec notamment, à la fin de l'empire, le droit de grève et le droit de créer des chambres syndicales. D'ailleurs, l'empire n'avait pas mesuré à quel point ces nouveaux droits seraient utilisés par une partie du monde ouvrier de l'époque. Au moment de la Commune, il y a une véritable effervescence autour des bourses du travail, des chambres syndicales, des coopératives ouvrières de production et d'alimentation.

Un des membres de la Commune, écrivez-vous, imagine un conseil de santé, d'hygiène et de salubrité qui nommerait des médecins, pharmaciens et sages femmes. Il propose d'installer des infirmeries sur les lieux de travail et un système de contrôleurs des lieux du travail. Comme une préfiguration de l'inspection du travail ?

La Commune apporte des éléments révolutionnaires pour l'époque : on imagine un système d'assurances et de protection sociale avec pour les femmes, mariées ou non, un système de pensions en cas de veuvage, une situation fréquente dans un pays alors en guerre civile.

La Commune veut améliorer la santé des ouvriers 

 

Quant au travail, la Commune souhaite rompre avec un travail trop mécanique, répétitif, aliénant, et examine ce qu'il est possible de faire en matière d'hygiène, de salubrité des lieux de travail, pour améliorer la santé des ouvrières et des ouvriers. C'est évidemment un projet très précoce qui annonce l'inspection du travail ! 

Parmi les communards (un terme longtemps péjoratif) figurent des artisans, ouvriers, gens du peuple (2)  mais aussi des artistes comme Gustave Courbet, Nadar, des poètes comme Arthur Rimbaud, ou encore Jean-Baptiste Clément, l'auteur du Temps des cerises. Mais la figure la plus connue n'est-elle pas une femme, l'institutrice Louise Michel ? 

Communard, je n'aime pas ce mot en effet car ce sont les adversaires de la Commune qui l'ont utilisé de façon péjorative. Je préfère dire "Communeux ou Communeuses",  "les femmes et les hommes de la Commune" ou encore "les fédérés", mais bon, je ne suis pas chargée de la faire la police du langage ! Pour répondre à votre question, Louise Michel est restée en effet une figure très importante de la Commune de Paris dans la mémoire et dans l'histoire. Pourquoi ?

 D'autres femmes ont été plus populaires que Louise Michel durant la commune : Nathalie Lemel qui a créé des cantines ouvrières, par exemple

 

 

Parce qu'elle a survécu 34 ans à la Commune, et qu'elle a donc pu construire une popularité impressionnante de son vivant. Il faut rappeler qu'elle est revenue en métropole à la faveur de la loi d'amnistie de 1880 alors que sa participation à la Commune lui avait valu d'être déportée en Nouvelle-Calédonie. Après son retour, elle est devenue libertaire, elle a écrit de nombreux articles, des romans, de la poésie, elle a multiplié les conférences. Pendant la Commune elle-même, Louise Michel n'était pas la figure la plus connue, même parmi les femmes (3). Je pense à quelqu'un comme Nathalie Lemel qui avait fondé les très populaires "marmites", des cantines ouvrières, et qui a été très active dans l'union des femmes pendant la Commune, je pense aussi à la révolutionnaire russe de 20 ans, Elisabeth Dmitrieff, qui fascinait par son engagement et sa beauté, y compris dans les rangs des troupes versaillaises ! Chez les hommes, il faut citer des figures comme Eugène Varlin qui ont eu un rôle très important. Eugène Varlin était ouvrier-relieur, militant internationaliste, il a joué un rôle déterminant dans l'organisation matérielle de la Commune (4). Le Polonais Jaroslav Dombroski, un militaire qui meurt sur les barricades, était aussi une figure très populaire. Chez les artistes, il y avait en effet le peintre Gustave Courbet qui s'est beaucoup engagé pour la fédération des artistes. 

En quoi l'insurrection de Paris en 1871, lors de laquelle la population fait l'expérience d'une démocratie directe, peut-elle avoir un sens pour les salariés d'aujourd'hui et pour leurs représentants, élus du personnel et délégués syndicaux ? Son souvenir, encore vivace en 1968, semble s'éloigner, non ?

Je ne crois pas que ce souvenir s'éloigne. Au contraire, nous assistons en ce 150e anniversaire à une profusion de livres, d'émissions, de journaux, de débats sur la Commune. Et dans les mouvements sociaux de ces dernières années, la Commune a été très souvent citée.

 La Commune a été très souvent citée dans les mouvements de Nuit debout ou des gilets jaunes

 

Je reproduis certains slogans dans mon livre. Je pense à Nuit Debout, aux zones à défendre (ZAD), au mouvement contre la loi travail, à la mobilisation contre la réforme des retraites, ou encore aux gilets jaunes. J'observe aussi un très net intérêt pour l'idée de communs, que ce soit chez les syndicalistes ou chez les militants associatifs. L'engouement pour la Commune me semble lié à cette recherche d'une démocratie revivifiée. Il y a cette volonté de reprendre son destin en main, de s'interroger sur les conditions d'une démocratie au plus près de celles et ceux qui la vivent. S'exprime aussi ce souci d'une parole populaire. Donc, à mes yeux, non seulement la Commune ne s'éloigne pas mais il y a toute une actualité de la Commune, comme en témoigne ce collectif "Faisons vivre la Commune !" qui ne veut pas seulement commémorer mais rendre vivante la Commune.

D'hier à aujourd'hui, faites-vous le lien entre le mépris visant les "communards" et les critiques formulées contre les gilets jaunes ?

On ne peut pas comparer les gilets jaunes à la Commune, ce ne sont ni les mêmes contextes, ni les mêmes périodes et modalités d'action. Mais dans les deux cas en effet, j'observe un dénigrement et une condescendance sociale à l'égard d'une partie du peuple qui se soulève, qui manifeste, qui prend la parole, qui exprime des aspirations et ose se sentir légitime à s'intéresser aux choses de la cité...

Mais la Commune, n'est-ce pas une utopie, la vision romantique d'un grand soir qui affleure encore souvent dans la gauche française ? La République, même si elle a commencé en 1871 avec une majorité monarchiste, a fini  par s'imposer en apportant progressivement la liberté de la presse, l'éducation obligatoire, la laïcité puis l'amélioration des conditions de travail, la journée de 8 heures...

Il ne s'agit pas pour moi de dire qu'il faut à nouveau dresser des barricades ! Mais les mouvements sociaux comme celui des gilets jaunes ont montré combien était fort le discrédit jeté sur les responsables politiques à force de promesses non tenues et de politiques sociales jugées injustes. Aujourd'hui, la liberté de la presse existe, bien sûr, mais la question du contrôle des médias les plus importants par une poignée de milliardaires reste posée, car ces médias sont, en quelque sorte, en mesure de fabriquer des figures politiques comme ce fut le cas avec Emmanuel Macron.

 Mais ces réformes sociales ont été très longues à venir, et ce sont les luttes sociales qui les ont imposées !

 

 

Pour répondre précisément à votre question, les réformes sociales que vous citez ont été très longues à se mettre en place, et il me semble qu'elles sont d'abord le produit d'intenses luttes sociales. Quant à l'école obligatoire de Jules Ferry, qui prônait la colonisation à outrance au nom de la supériorité de notre "race" et de notre civilisation, elle n'avait rien à voir avec ce que prônait la Commune : l'école de Jules Ferry reste une école de division entre les classes sociales, il y a une école pour le peuple (lire, écrire, compter) avec une morale du respect du travail, du patron, du maître et du père, et une école payante pour les élites.  

Pouvez-nous dire ce que représente "le mur des fédérés" ? Autrement dit, comment s'est terminée la Commune ?

La répression de la Commune a culminé avec "la semaine sanglante" qui a fait au minimum 10 000 morts, soit un cadavre dans chaque rue de Paris. La sauvagerie de cette répression est à la hauteur de la peur inspirée par la Commune chez les possédants. La Commune mettait en cause la propriété des moyens de production.

La semaine sanglante se termine par la fusillage du mur des fédérés, qui reste le symbole du mouvement ouvrier 

 

 

Elle a réquisitionné des ateliers abandonnés, certains logements, elle a reconsidéré les conditions de travail, etc. Ce fut un carnage effroyable, avec des charniers comme en plein jardin du Luxembourg. Le mur des fédérés, c'est cette partie de l'enceinte du cimetière du Père Lachaise où, à la toute fin de la semaine sanglante, les 27 et 28 mai 1871, les derniers Communeux et Communeuses ont été fusillés, comme tant d'autres hommes, femmes et enfants. Depuis, ce mur des fédérés est un lieu de commémoration de la Commune de Paris. Ce n'est pas le lieu où ont péri le plus de personnes, mais c'est devenu le symbole du mouvement ouvrier.

 

(1) Ludivine Bantigny, La Commune au présent, Une correspondance par-delà le temps, La Découverte, 396 pages, 22€ (14,99€ en version numérique), lire la présentation sur le site de l'éditeur.  Sur l'histoire de la Commune de Paris, on peut lire aussi la bande dessinée "Les Damnés de la Commune", de Raphaël Meyssan, Editions Delcourt. 

(2) La liste des métiers occupés par les femmes renvoyées en conseil de guerre, citée page 160 du livre de Ludivine Bantigny, est éloquente quant au caractère populaire de l'insurrection : journalières, passementières, lingères, repasseuses, fleuristes, matelassières, fruitières, garde-malades, etc.

(3) "Si l'égalité entre les deux sexes était reconnue, ce serait une fameuse brèche dans la bêtise humaine", disait Louise Michel.

(4) On lui prête ce propos : "Tant qu’un homme pourra mourir de faim à la porte d'un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines".

 

Les textes juridiques sur le travail pris par la Commune

Dans la revue juridique de la CGT, le Droit ouvrier, de février 2021 (lire sa contribution ici), Geneviève Koubi, professeur honoraire de l'université Vincennes-Saint-Denis Paris-8, signe une analyse de 10 pages sur les actes juridiques de la Commune visant à réorganiser la société et le travail. Consignés de mars à avril 1971 dans le "Journal officiel de la Commune", ces actes émis sur le plan social ont consisté par exemple à prévoir des pensions pour les veuves, à interdire aux propriétaires de congédier leurs locataires, à réquisitionner des appartements abandonnés depuis le 18  mars 1871 par les propriétaires ou locataires qui avaient quitté la capitale.

Sur le plan du travail, des textes sont parus pour interdire les retenues et des amendes sur les appointements et sur les salaires, qui faisaient l'objet de nombreux abus, ou encore pour abolir le travail de nuit pour les compagnons boulangers. Pour refaire fonctionner des ateliers abandonnés, un décret du 16  avril 1871 convoque les chambres syndicales ouvrières afin de confier " la mission à des organisations ouvrières fédérées de prendre en charge l’organisation du travail afin d’en recueillir les fruits". En vertu de ce texte, chaque syndicat doit nommer ses délégués ("des deux sexes") appelés à participer au recensement des ateliers négligés et aux discussions œuvrant pour une nouvelle organisation du travail.

Quelle conclusion tirer de tout cela, les textes juridiques étant épars dans un Paris soumis à la guerre et aux privations, et la durée de la Commune étant réduite ? Geneviève Koubi répond : "Même si les historiens restent circonspects quant à une qualification idéologique à donner à l’œuvre de la Commune, socialiste, communiste ou anarchiste, au moins est-il nécessaire de signifier que son enjeu social était explicitement d’associer les ouvrier(e)s et les employé(e) s au produit de leur travail, de faire en sorte que les activités de production se réalisent sous leur contrôle et, par là, qu’ils/elles puissent disposer de moyens pour contrer les activités concurrentielles (...) Les idées d’association et de coopérative sont décisives pour l’instauration d’une démocratie sociale" . 

 

Pour retrouver quelques uns de nos articles sur l'histoire sociale :

 

Représentants du personnel

Les représentants du personnel sont des salariés élus ou désignés chargés de représenter les salariés de l’entreprise avec des missions spécifiques selon l’instance représentative du personnel (IRP) à laquelle ils appartiennent. Il y a quatre grandes IRP : les DP, le CE, CHSCT et les délégués syndicaux.  Au 1er janvier 2020, l’ensemble des IRP (hormis les délégués syndicaux) devront fusionner au sein du CSE.

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Bernard Domergue
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