TF1 et M6 : quelles IRP, quel dialogue social ?

TF1 et M6 : quelles IRP, quel dialogue social ?

24.05.2021

Représentants du personnel

The Voice à la sauce Top chef, ont dit certains à l'annonce du projet de fusion entre TF1 et M6. Mais à quoi ressemblent le dialogue social, le paysage syndical et les institutions représentatives du personnel de ces deux groupes ? Eléments de réponses donnés par des délégués syndicaux et des élus du personnel des CSE, qui seront consultés le 27 mai sur ce projet.

C'est un futur poids lourd de l'audiovisuel français et européen qui résultera de la fusion décidée par les conseils d'administration des groupes TF1 et M6 : pas moins de 3,4 milliards d'euros de chiffre d'affaires pour un résultat opérationnel courant de 460 millions d'euros, et une part de marché de la publicité à la télévision qui avoisinerait les 75%. Encore faut-il que cette opération sensible, qu'on imagine pour le moins observée de près par l'exécutif, aille au bout (1). Le processus prendra au moins 18 mois, c'est-à-dire jusque fin 2022. Alors seulement on devrait connaître précisément les contours de la nouvelle entité.

 Pour le pluralisme de l'information, cette concentration est tragique

 

Le conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) aura son mot à dire, de même que l'Autorité de la concurrence, qui pourrait contraindre les deux groupes à céder 3 de leurs 10 chaînes (2). Ce délai explique sans doute la prudence des réactions des personnels des deux entreprises, à la limite du soulagement, comme s'ils avaient craint qu'un groupe beaucoup plus "agressif" que TF1 ne mette la main sur M6 et ne déstabilise bien davantage leurs entreprises et le paysage audiovisuel français.

Le SNJ, le syndicat national des journalistes, en revanche, qui ne compte aucun élu ni représentant syndical chez TF1 et M6, ne mâche pas ses mots : "Cette concentration est tragique pour le pluralisme de l'information, mais nous connaissons bien en France ces grandes manoeuvres à la veille d'échéances électorales importantes. On nous dit qu'il faut une taille critique face à Netflix, mais où est donc passée l'exception culturelle ?!" s'exclame Dominique Pradalie, la secrétaire générale du SNJ.

Quel impact sur l'emploi ?

TF1 devra débourser 641 millions d'euros pour acquérir 11% des parts et devenir l'actionnaire contrôlant le nouvel ensemble avec 30% du capital, RTL group (Bertelsmann, l'actionnaire de M6) en conservant 16%. S'ils sont soulagés par ce mariage, les salariés (environ 3 500 pour le groupe TF1 dont 1 300 pour TF1 SA et 1 500 côté groupe M6 dont 1 000 pour la seule M6) s'inquiètent à terme des effets de la recherche d'économies d'échelle au travers de la chasse aux doublons. Cela pourrait se traduire par une diminution des effectifs, mais pas avant deux à trois ans, les deux groupes ayant déjà promis qu'il n'y aurait pas de départ contraint, cette fusion répondant d'abord à des motifs stratégiques sur un marché de plus en plus concurrentiel.

Cette fusion nous semble une bonne chose, mais prudence sur l'emploi ! 

 

Il n'empêche : les communiqués de presse de RTL group et de TF1 évoquent déjà une fourchette de 250 à 350 millions d'euros par an de synergies, pour les trois premières années. "La réaction des salariés et des représentants du personnel chez nous, c’est que cette fusion est une bonne chose, mais attention, prudence sur l’emploi !" résume Alain Lasalle, DS FO chez M6. "Cette fourchette n'intègre pas seulement des économies mais est aussi basée sur une augmentation du chiffre d'affaires", tempère Pierre Vantorre, DS CFDT chez TF1.

Notre CSE est consulté le 27 mai 

 

D’autres élus et délégués sont nettement plus prudents, comme si toute expression publique pouvait faire capoter ce projet, ou les exposer dangereusement dans un contexte devenu très incertain. "Mais vous n’allez pas me citer ?" s’inquiète un représentant syndical, tandis qu’une DS CGT de TF1, tout en expliquant que sur ce dossier son syndicat veillera notamment "à lutter contre la surcharge de travail, à défendre les métiers", nous répond : "Nous avons une consultation pour avis du CSE le 27 mai prochain (Ndlr : sur le projet de fusion). Nous ne pouvons faire aucune déclaration d’ici là". "Nous sommes dans une situation d'attente", confirme un élu. "Je n'ai pas davantage d'informations que vous pour l'instant. Mais les salariés de M6 sont satisfaits de sortir d'une situation inconnue, d'avoir un projet de construction ", réagit Florence Savall-Escudier, la secrétaire (FO) du CSE de l'UES de M6.

En attendant de connaître les contours exacts de cette opération, il reste intéressant de dresser le paysage des institutions représentatives du personnel et du dialogue social, voire de la culture interne, dans les deux maisons-mères. 

M6 : un dialogue social assez nouveau

Chez TF1, certains de nos interlocuteurs soulignent l’importance de la culture maison héritée du groupe Bouygues et diffusée dans toutes les filiales. "Un dialogue social réel", dans lequel la parole des élus du personnel est écoutée, nous dit un représentant syndical en ajoutant : rien à voir avec ce qui se passe ailleurs dans le paysage audiovisuel français. Une allusion aux sociétés contrôlées par Vincent Bolloré, qui a affronté un mouvement social lors de l’évolution de i-télé en CNews (lire notre article) et qui n'a pas hésité à licencier des esprits jugés frondeurs à Canal +.

Chez M6, un euro vaut un euro et dix centimes 

 

Mais cette phrase peut aussi se comprendre comme une allusion aux méthodes jugées parfois très directes de M6. Chez M6, en effet, la culture maison est marquée par une rigueur de gestion devenue notoire, à tel point qu'elle fait dire à un délégué syndical : "Chez nous, un sou est un sou, notre PDG dit même souvent "un euro vaut un euro et dix centimes", les boulons ont été serrés à de multiples reprises. Il n'y a pas de gras". Sous-entendu : si des économies sont à chercher, TF1 doit plus s'inquiéter que nous. D'autant que, même si c'est TF1 qui avale M6, c'est paradoxalement le patron de M6, Nicolas de Tavernost, qui réussit le tour de force de décrocher les clés du nouvel ensemble. "Le groupe Bouygues devrait rester le garant de la qualité du dialogue social dans le futur groupe", veut cependant croire un délégué syndical.

Il s'est produit un changement dans les relations sociales de M6 depuis quelques années 

 

 

A propos de dialogue social, des élus du personnel estiment d'ailleurs que les choses vont nettement mieux depuis quelques années chez M6. Plusieurs facteurs expliquent cette évolution. M6 s'est choisi un nouveau responsable des relations sociales qui a impulsé un changement de ton et de pratique, et l'arrivée de 250 salariés venus de RTL (repris avec RTL2 et Fun Radio par M6 en 2017) s'est accompagnée de la venue de nouveaux délégués syndicaux de la CGT et de la CFDT, qui ont fait bouger les choses. "Par exemple, on a tapé du point sur la table en 2019 sur les projets de flex office, et on a pu ensuite être davantage associés au projet", raconte Bruno Lepolard, DS CFDT.  

Une alliance FO-CFDT gère le CSE de M6 

 

Alors que c'étaient des élus sans étiquette qui trustaient les instances "dans la petite chaîne qui monte", depuis les élections du CSE, il y a désormais une pluralité syndicale chez M6, dans le CSE de l'UES "Metropole Television" qui regroupe M6 et les chaînes thématiques (W9, Gulli, etc.). La CFE-CGC est le premier syndicat de M6, mais c'est une alliance FO-CFDT qui gère le CSE où siègent 16 titulaires, la secrétaire de l'instance, Florence Savall Escudier, étant une élue FO.  Plutôt étonnantes, cette liste commune et cette entente CFDT-FO ? "Cela tient à nos personnalités", nous répond Florence Savall Escudier, en ajoutant : "Depuis 3 ans, nous travaillons en concertation avec les autres syndicats. Nous arrivons face à la direction après avoir défini ensemble une position commune, ce qui est une force". 

"Il y a une bonne entente entre les syndicats. D'ailleurs, nous avons convenu pour les accords collectifs que soit tout le monde signait, soit il n'y a pas d'accord', renchérit Jean-Baptiste Leblanc, DS CFE-CGC chez M6. "C'est comme ça la plupart du temps, c'est vrai qu'il y a une bonne entente", approuve Bruno Lepolard (CFDT). Ont été signés des accords sur l'intégration de RTL , plus récemment sur l'intéressement, les syndicats obtenant lors des NAO une enveloppe de frais "one shot" de 180€ pour le télétravail, l'accord prévoyant un jour et demi de télétravail par semaine. Reste encore un accord sur les moyens syndicaux que les OS voudraient conclure dans les prochains mois...

Signe de ce réchauffement des relations sociales : le PDG, qui est très souvent présent en CSE, répond à toutes les questions, nous dit un élu, certains salariés de M6 étant d'ailleurs plutôt flattés de voir leur PDG accéder au pilotage du futur groupe. 

La culture TF1

Côté TF1, l'entreprise a également signé plusieurs accords collectifs récents, comme une révision de l'accord de 2017 sur le télétravail. Le texte prévoit 2 jours de télétravail par semaine, avec de nombreuses dérogations, et là aussi un forfait "one shot" pour les frais de 180€, un forfait que les syndicats ont échoué à annualiser ou mensualiser. Il y a aussi l'accord récent sur la gestion des emplois et des parcours professionnels (GEPP), auquel Pierre Vantorre (CFDT), qui préside la commission de formation du CSE de TF1 SA, est attaché : "Ce sont des dispositions très techniques que nous avons pu faire évoluer par la négociation. Par exemple, nous avons réussi à faire abonder le compte personnel de formation". 

Une alliance CFTC FO CFE-CGC gère le CSE de TF1 SA 

 

Côté syndical, chez TF1 SA, après qu'un accord signé par la CFDT, la CFE-CGC, la CGT et FO a mis en place le CSE en 2018 (3), c'est une alliance syndicale CFTC-FO-CFE/CGC qui gère le CSE, le secrétaire du comité, Pierre Reffray,  étant CFTC. Ce dernier, élu depuis 8 ans et jusqu'alors secrétaire adjoint, n'est secrétaire du CSE que depuis le 30 avril, suite à la démission du précédent secrétaire (4). "Chez nous, le règlement intérieur de l'instance prévoit que les adjoints du secrétaire et du trésorier succèdent automatiquement au secrétaire et au trésorier en cas de démission ou de départ, afin qu'il n'y ait pas de vacance", nous explique l'élu, qui est chef de service informatique à TF1.

Nous aurons beaucoup de travail pour harmoniser les statuts et surveiller les questions d'emplois 

 

 

Comment voit-il son rôle ? "Nous avons de bons accords d'entreprise et un bon dialogue social chez TF1. Si l'opération se fait avec M6, ce qui prendra au moins 15 mois, nous allons avoir beaucoup de travail pour harmoniser les statuts, mais aussi pour veiller à l'emploi. Notre direction s'est déjà engagée à ce qu'il n'y ait pas de départs contraints", répond le secrétaire du CSE de TF1. Cela n'exclut donc pas des départs naturels non remplacés d'ici la fusion juridique. "Ni à TF1 ni à M6, on n'aime les PSE. S'il faut supprimer des postes dans deux ans, ça se fera plutôt via un plan de départs volontaires", glisse Bruno Lepolard, DS CFDT chez M6.

S'il y a des syndicats préférés dans la famille TF1 Bouygues, disons qu'il n'y a plus rejet des autres !

 

Cette alliance CFTC-FO-CFE-CGC, majoritaire au CSE de TF1, n'empêche pas la CFDT de juger les choses sont plus ouvertes qu'autrefois au pays de Bouygues : "Sur l'essentiel, nous travaillons en bonne intelligence". On disait le groupe Bouygues, et donc TF1, chasse gardée des syndicats FO et CFTC ? "Disons que s'il y a des préférés dans la famille, il n'y a plus rejet des autres", avance Pierre Vantorre. Et le DS CFDT de souligner que le secrétaire du CSE de TF1 Publicité est désormais CFDT, un signe. Quant au CSE de TF1 SA, le PDG vient souvent en personne présenter sa politique, une présence perçue comme un signe de respect par les membres du comité. 

Finissons notre article par un retour au point de départ. Cette fusion, qui pourrait nécessiter le décalage des renouvellements des CSE (celui de M6 est prévu en mai 2022), peut-elle réussir, notamment au regard de l'ambition "d'exporter davantage de contenus" ? "Si un autre groupe avait repris M6, cela aurait fragilisé TF1. Là, nous avons l'opportunité, en termes de contenus, de tenter de créer un ensemble capable de rivaliser avec les plateformes numériques et les studios", espère Pierre Vantorre, qui représente le personnel de TF1 au conseil d'administration. Mais la période qui s'ouvre, durant laquelle M6 et TF1 "restent des concurrents", comme nous le fait remarquer le secrétaire du CSE de TF1, n'est pas sans risques...

 

(1) Un article de Mediapart (titré "une injustifiable concentration") voit la main de l'exécutif dans ce projet de fusion, dans la mesure où, à l'approche de la présidentielle et en vue d'un possible prochain quinquennat, Emmanuel Macron espère bénéficier d'un traitement au moins neutre de la part de TF1, M6 et RTL, alors que Vincent Bolloré, qui a imprimé une coloration très polémiste et très conservatrice à certaines de ses chaînes comme CNews et qui possède Canal +, devrait prendre le contrôle d'Europe 1.   

(2) TF1 et M6 possèdent 10 chaines, 5 chacun  : TF1, TMC, LCI, TFX et TF1 Cinéma Série pour la première, et M6, W9, 6ter, Gulli et Paris Première pour la seconde. Or la loi Léotard fixe une limite de 7 chaînes par diffuseur. 

(3) Cet accord, qui répète nombre de dispositions légales, prévoit que chaque membre du CSE bénéficie de 26 heures de délégation par mois, et 20 heures pour les représentants syndicaux. Il instaure par ailleurs 9 commissions du CSE dont une "commission des délégués du personnel" : ses 9 membres désignés par le CSE parmi les élus titulaires ou suppléants sont chargés de présenter toutes les réclamations individuelles et collectives relatives aux salariés. Le CSE de TF1 SA compte 20 titulaires. 

(4) Le précédent secrétaire du CSE de TF1 était Hubert Cazenave, CFTC. A l'appel de FO, une manifestation avait eu lieu devant les locaux TF1 pour protester contre l'accueil, par le syndicat CFTC de TF1, d'un ancien DS CFTC d'Europe 1 accusé de harcèlement (lire l'article des Jours et  l'article de Capital).

 

L'ancien secrétaire du CSE de LCI devient candidat RN

TF1 est un groupe qui compte de nombreux CSE pour ses filiales et ses chaînes, des CSE qui n'échappent pas aux turbulences de la vie politique, comme l'a révélé Le Canard Enchaîné début mai, suivi par Libération. Chez LCI, Philippe Ballard, le secrétaire du CSE, élu CFTC, également journaliste et présentateur sur la chaîne d'informations, a démissionné et quitté la chaîne après avoir annoncé sa candidature aux régionales comme tête de liste à Paris de la liste RN (ex-Front national).

"Je suis un peu tombé de ma chaise quand il me l'a annoncé. Tout simplement parce que Philippe Ballard, ça fait 27 ans qu'il était à LCI. Je mets quiconque au défi d'avoir pu déceler à l'antenne un quelconque engagement de sa part. Il a ses opinions, c'est sa liberté, je respecte ses opinions", a réagi sur France Inter, mercredi 5 mai, le directeur général de LCI, Fabien Namias, qui a jugé impossible, quel que soit le parti concerné, "d'avoir un tel niveau d'engagement" et de "continuer d'être salarié du groupe TF1". 

 

A nos nouveaux lecteurs ! Si vous découvrez actuEL-CSE en lisant cet article sur la fusion TF1-M6, sachez que le podcast Le Micro Social de la rédaction propose une série d'émissions en lien avec le travail et le droit du travail. Les derniers épisodes traitent de l'action en justice du CSE, du vocabulaire juridique, des femmes dans le syndicalisme, sans oublier une analyse de l'année 2020. Bonne écoute !

Représentants du personnel

Les représentants du personnel sont des salariés élus ou désignés chargés de représenter les salariés de l’entreprise avec des missions spécifiques selon l’instance représentative du personnel (IRP) à laquelle ils appartiennent. Il y a quatre grandes IRP : les DP, le CE, CHSCT et les délégués syndicaux.  Au 1er janvier 2020, l’ensemble des IRP (hormis les délégués syndicaux) devront fusionner au sein du CSE.

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Bernard Domergue
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